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Entrelacs. Tentative de réflexion sur
l'habitude vestimentaire du voile
par
Hawa Djabali
Il y a,
actuellement, en
Belgique et ailleurs
en Europe, un
"problème" parce
qu'une certaine
façon de porter un
foulard sur la tête
à l'école s'avère
porte-drapeau d'une
idéologie qu'on
qualifie
d'intégrisme
musulman, alors que
la plupart des
personnes qui
l'affichent nient
toute appartenance à
ce mouvement. Mais
savent-elles ce
qu'on entend par
intégrisme ? Elles
et ceux qui les
critiquent ont-ils
vraiment réfléchi
aux motivations de
ce carré de tissu
noué ?
La présente
réflexion mériterait
d'être développée
dans une étude qui
prendrait facilement
le volume d'un
livre. La
bibliographie qui
supporte les
propositions qui
suivent est si
volumineuse que nous
nous contenterons de
ne l'indiquer que
pour les citations
utilisées, les plus
directes. Nous avons
conscience que
livrer en quelques
pages de si longues
observations sur la
question peut
paraître un peu
vertigineux.
Considérons donc que
nous plantons ici le
rejeton d'un olivier
qui devra être
greffé et soigné. Il
faut, en ce sens,
accepter, pour cause
de contraintes de
temps et de manque
d'espace éditorial,
que nous soyons
modestes.
Un des
objets-"icônes" (en
tous cas considéré
comme tel par
beaucoup) du
fondamentalisme
musulman et qui
cristallise beaucoup
de débats et de
discussions est
l'entrelacs des
fils. Le débat, pour
ne pas dire le
combat, se fait sur
la tête des femmes
qui se retrouvent,
comme à
l'accoutumée, dans
la position de
"l'enjeu" ; à ceci
près qu'elles
plongent aussi, de
part et d'autre,
dans cette querelle
qui les concernent
au premier chef.
La tradition du
voile est brisée :
un "foulard" se veut
réactiver cette
façon de vivre qui
n'a pu survivre.
Ainsi qu'on le
découvrira dans le
corps de cet
article, il est à
remarquer que le
langage courant, en
Occident, confond le
voile et le foulard
qui l'abolit. Et ce
"foulard" est
empreint, sans le
savoir, à la fois
des revendications
laïques et sociales
de l'histoire
occidentale(1), et
de l'influence
chrétienne dans ses
tourments
intégristes les plus
graves. Manipulé de
très loin souvent
(depuis les USA dans
bien des cas
connus), de façon
totalement cachée,
récupéré par des
pouvoirs nationaux
de pays mal
développés qui ont
besoin "du diable"
pour effrayer les
populations et leur
venir en
défenseurs(2), le
"hijab" (le
foulard), en son
sens
pseudo-politique,
est bien loin de ce
que croient les
femmes qui
l'adoptent pensant
bien faire.
Le geste adolescent
des jeunes filles
qui réclament le
droit, à l'école, de
se "couvrir", peut
être simplement vu
comme la révolte, en
Europe, contre une
société qui parle
constamment
d'intégration tout
en commettant des
actes continuels
d'exclusion contre
les "gens venus
d'ailleurs", en
appliquant dans les
faits (et non pas
dans les lois) des
attitudes de
ségrégation ou de
paternalisme. En
même temps, le
phénomène a envahi
des pays qui avaient
renoncé en partie,
en théorie, en
juridiction, au
voilage des femmes,
comme par exemple
l'Algérie, l'Irak,
l'Egypte, etc.
Ce n'est pas le fait
de mettre un foulard
sur sa tête qui pose
problème, c'est de
ne pas pouvoir
l'enlever.
Cette "sacralité"
donnée à un morceau
d'étoffe gêne les
progressistes des
pays en voie de
"re-voilage" et les
Occidentaux parce
qu'elle remet en
question un enjeu
essentiel du
principe
démocratique moderne
: l'égalité entre
les hommes et les
femmes. Or, les
hommes du sud de la
Méditerranée et du
Moyen-Orient qui
étaient aussi bien
"voilés",
c'est-à-dire
recouverts, sans
tabou sur le visage,
bien que dissimulant
traditionnellement
la bouche au moment
de parler, se sont
affranchis, dans une
large majorité, de
la coutume du châle
ou du turban sans
avoir l'impression
d'avoir offensé la
religion. Dans
certains lieux, une
simple chéchia, ou
kippa ou béret ou
chapeau, calot, ont
assuré la transition
sans remous.
Pourquoi les cheveux
et les cous des
femmes prennent-ils
cette importance ?
Aurait-on flairé la
force
"incontrôlable" que
représente le
potentiel féminin
arabe ? Car si une
majorité de
religieux
encouragent
directement la
culpabilisation et
la soumission
féminines, les
pouvoirs nationaux,
plus sournoisement,
y participent
grandement : voir la
situation actuelle
des codes de la
famille dans les
pays du Monde arabe…
Oui, une partie de
la société ressent
ce petit foulard
comme un contrôle
pour contraindre la
gent féminine et
proteste à ce titre.
Contrôle exercé dans
la cellule
familiale, elle-même
contrôlée par le
pouvoir national,
pouvoir contrôlé par
les pays riches,
pays riches inféodés
aux grandes fortunes
qui décident
actuellement du sort
de la planète. Tout
ça dans un morceau
d'étoffe ?!
Le traumatisme de la
perte, l'angoisse du
repère égaré
Le terme
"intégrisme" est
apparu la première
fois à la fin du
XIXe siècle comme
nom d'un parti
politique espagnol
dont voici partie du
texte fondateur :
"Nous voulons
l'unité catholique
avec ses
conséquences et
qu'aucun crime ne
soit abominé et plus
rigoureusement puni
que l'hérésie,
l'apostasie, les
attaques contre la
religion, la
rébellion contre
Dieu et son Eglise.
(…) Nous tenons pour
abominables la
liberté de
conscience, la
liberté de pensée,
la liberté des
cultes et toutes les
libertés de
perdition...".
Les
"fondamentalismes"
sont pratiquement
dans la même
mouvance, version
anglo-saxonne : le
nom vient de la
lutte menée par les
protestants
américains dans les
années 20 du siècle
passé qui se
réclamaient des
"articles
fondamentaux de la
foi", dont la vérité
absolue, inaltérée,
non historique de la
Bible(3).
Depuis,
l'utilisation de ces
termes a été étendue
: en particulier, on
pourrait dire que
l'on parle
d'intégrisme
lorsqu'il s'agit de
"réinventer" une
tradition perdue,
brisée ou importée,
à des fins de
revendication de
pouvoir ou de biens.
Il s'agit de la
"crispation" du
mythe d'une
tradition dans un
contexte "qui ne
permettrait plus à
cette tradition de
se reproduire". "Le
sentiment d'une
continuité immédiate
et vivante avec le
passé devient
impossible"(4), d'où
une violence
récurrente pour
bouleverser un monde
coupable "d'oubli".
Reprenant la grille
de lecture des
composantes du
fascisme suivant
William Reich(5), on
peut pareillement
observer que le
terreau de
l'intégrisme est
fait d'humiliation,
de défaites
collectives,
d'interdictions
sexuelles, de
traumatismes, de
peur du féminin (de
la part des hommes
comme des femmes),
de fusion avec la
mère, de
sacralisations
déiste et
maternelle,
d'idéalisation du
passé, de
dévalorisation de la
création et du
travail, d'anxiété.
On ne dira jamais
assez qu'un pouvoir
qui confisque
totalement ou en
partie le droit à la
culture sous toutes
ses formes (savoir,
art, sciences,
savoir-vivre,
communication,
histoire, etc.), un
pouvoir qui ment,
qui méprise et qui
manipule, doit
s'attendre à
l'éclosion d'un
intégrisme dans les
plus brefs délais
(mais non seulement
ces pouvoirs s'y
attendent mais ils
l'utilisent, cet
intégrisme, pour
asseoir leurs
dictatures et
manipuler les
foules). On doit
également redire,
encore et encore,
que lorsqu'une
fraction de peuple
en exil, par
conséquence
historique, se
retrouve,
allochtone, privée
de son geste
culturel pour raison
de fragilité des
supports de cette
culture qui n'ont
pas résisté au
déplacement, et donc
privée de
communication,
d'imaginaire, de
production
artistique, d'une
image valorisante
d'elle-même,
l'intégrisme n'est
pas loin.
La revendication
identitaire et
"communautariste"
s'est emparée du
"foulard" : qui
pourra nier le
désarroi culturel,
la misère sexuelle,
l'angoisse dans la
recherche de
l'identité des
populations amenées
en Europe ou aux USA
pour "trimer" (de
l'esclavage à la
"main-d'œuvre
étrangère") ?
Seulement ceux qui
ne les ont pas vécu.
Et la blessure des
parents courra
encore au long des
générations qui
suivent, et de cela
nul n'en a cure.
Mais, tenant compte
de cette lourde
réalité, pourquoi
cette fixation des
"pour" et des
"contre" sur ces
pièces de tissu, et
plus
particulièrement
celle qui recouvre
les cheveux ?
Car, en ce qui
concerne les
musulmans, ils
pourraient tout
aussi bien se fixer
sur le silence et la
modestie à observer
devant les hommes
puisque "la voix
féminine peut créer
un trouble et
engendrer le cycle
de la fornication",
"qu'une femme ne
doit jamais parler
mais se contenter,
pour signifier à un
étranger qu'elle
l'écoute, de frapper
dans ses mains"(6),
"si on frappe à la
porte, la femme ne
doit pas répondre
d'une voix
mélodieuse, mais
rude, en mettant le
dos de sa main
devant sa
bouche"(7), "la
femme doit prendre
garde à ce qu'un
étranger n'entende
sa voix"(8). Or ce
n'est pas le cas,
les femmes
musulmanes répondent
au téléphone et les
jeunes "militantes
du foulard", pour
réclamer le droit de
se dissimuler,
parlent en public,
s'exposent à la
télévision, hurlent
si nécessaire dans
les manifestations
publiques,
plaisantent avec
leurs camarades de
classe quand leur
insolence ne leur
fait pas prendre
leurs professeurs
masculins à partie,
et, en aucun cas,
n'acceptent de se
taire. Elles
auraient pu choisir
de rester chez
elles… La Sunna les
autorise à sortir
"en cas de besoin".
Un des "dits" du
Prophète Mohamed
dirait : "… si elle
sort de chez elle,
le démon
l'accompagne. Si
elle tient à rester
proche de Dieu, elle
n'a qu'à rester au
fond de sa
demeure"(9). Non, la
guerre concerne le
tissage et rien
d'autre, on ne
réclame pas le droit
aux esclaves, on ne
remet pas le système
bancaire en question
(sinon
théoriquement), on
ne s'en prend ni à
la photographie, ni
à la télévision, ni
aux aliments
génétiquement
modifiés, ni à
l'ordre économique
qui instaure la
pauvreté et la
déchéance, ni aux
drogues qu'on fume,
ni à la perte de
toute dignité, on ne
s'en prend même pas
à la saleté qui est
devenue chronique et
fléau des pays, ou
des quartiers en
Occident, musulmans…
On aurait pu
s'inquiéter de tout
ça, s'appuyer sur
les textes saints,
on ne le fait pas,
on revient
inlassablement au
tissu. Pourquoi ?
Cela vaut la
curiosité et la
curiosité va nous
emmener loin, très
loin.
La divinisation du
tissage
Au temps où
l'angoisse la plus
forte était de voir
l'espèce s'éteindre,
ou, tout simplement,
le groupe, soumis à
tant de dangers que
le premier humain ne
survécut que dans un
héroïsme de tous les
instants, le culte
montre des
statuettes de femmes
nues, grosses pour
éviter les problèmes
de la famine,
enceintes, le sexe
largement souligné,
la poitrine hors de
proportions. Par
contre,
postérieurement, au
temps où la peur de
retourner à l'état
animal va s'insinuer
dans les consciences
et exiger des
marques de
différenciation, le
tissage va devenir
"sacré". Mais le
voile aura une autre
fonction, inattendue
: dissimuler les
symptômes de
l'interrogation
métaphysique, cette
pensée qui trouble
si profondément
l'humain.
Qu'on se souvienne
que Moïse ne pouvait
pas regarder Dieu et
que lorsqu'il
redescendit de la
montagne, il était
"tellement lumineux
qu'il dut se voiler
pour ne pas gêner
les gens". Que
revienne l'image du
voile du temple d'El
Qouts (Jérusalem),
se déchirant au
dernier souffle du
prophète Jésus.
Qu'on se remémore le
Prophète Mohamed se
couvrant de son
manteau au moment où
il se sentait
récepteur d'un
nouveau code. Qu'on
pense aux prêtres
officiants ou aux
gens qui dirigent la
prière, dans des
religions
différentes : la
tête est recouverte.
Les femmes
musulmanes, mêmes
seules, se couvrent
soigneusement pour
prier.
Dans la collecte des
récits de la Bible,
nourris des mythes
mésopotamiens de la
fin du néolithique
et de la plus haute
antiquité, Adam et
Eve sont nus au
Paradis et
s'habillent
lorsqu'ils en sont
chassés. Quelques
siècles plus tard,
dans le Coran, les
mentalités ont
changé, on a perdu
ou détourné le
paradigme "paradis-inconscience-animalité",
Adam et Eve sont
habillés au Paradis,
et c'est le diable
qui les dépouille de
leurs vêtements au
moment d'en
sortir(10).
Que s'est-il passé ?
C'est qu'Adam et Eve,
déjà, ont une
"humanité
historique", les
vieux mythes, les
initiations que la
science actuelle
sera en mesure de
nous restituer, se
sont éloignés faute
de notation. Reste
la légende : pour
Adam et Eve, il
s'agit d'êtres
"existant déjà"
(dans d'autres
écritures) qu'une
faute oubliée (la
cassure d'avec
l'animalité) met en
péril (parce
qu'enfouie dans
l'inconscient) et
risque de renvoyer
dans le monde
"naturel", la vie
terrestre naturelle
: d'où l'importance
de la récitation
pour mémoire, de
l'écriture qui
recueille, du sens
d'enregistrer un
message, le Coran,
et de se "voiler",
de se rhabiller au
plus vite, en
cachant le sommet du
crâne par lequel on
"atterrit" dans la
vie. Le couloir de
la malédiction
divine (de la Faute,
détournée vers Dieu)
étant le couloir du
vagin des mères qui
reste, de fait, le
lieu du mystère. Ce
que les hommes ne
pardonnent peut-être
pas aux femmes,
c'est de les avoir
enfantés et d'être
ainsi témoins d'un
mystère entaché de
procréation animale.
Ils les cachent, les
voilent autant que
possible, désirent
que leurs épouses
soient "vierges",
c'est-à-dire sans
expérience de
témoignage qui les
renvoie à ce qu'ils
ne veulent plus
imaginer : le trou
par lequel ils sont
arrivés. En même
temps, ils les
souhaitent
physiquement aussi
désirables (animales
?) que possible…
"Freud, qui n'est
pas le seul sexiste
ni le seul
phallocrate,
convenait que
l'homme hait la
femme parce qu'il
considère qu'elle
incarne le
mal…"(11).
Mais la sacralité ne
saurait se résumer à
cet inconfort
masculin, car les
femmes y participent
autant que les
hommes ; il y a une
vision du monde, de
la vie et de la mort
dont nous ne sommes
peut-être pas trop
conscients : "Le
port du voile par
les femmes a un
caractère
symbolique. En
effet, la femme ne
montrera son visage
qu'à son époux, à
ses parents, à ses
enfants ; tout comme
Allah ne montrera sa
Face qu'aux croyants
qui auront mérité le
Paradis le Jour du
jugement dernier
lorsqu'il ordonnera
à "Qouroub" l'Ange
chargé du protocole
au Paradis, de
déplacer le voile
qui le sépare de ses
fidèles. Il y a là,
par comparaison, une
curieuse
identification de la
femme musulmane à
Dieu (domaine du
caché, du mystère,
du sacré) qui rend
plus complexes les
images et leur
interaction. L'Arabo-musulman,
dans sa peur de
l'autre, souhaite,
consciemment ou non,
que son épouse
ressemble à Dieu sur
le plan de la
pureté. Pureté que
l'on ne peut
acquérir que si l'on
se cache des regards
inquisiteurs. Y
a-t-il honneur plus
grand que celui de
ressembler à Dieu ?
Cette pureté, que
l'on peut traduire
par chasteté,
servira à préserver
l'honneur de l'époux
et de toute la
famille"(12).
Les qualités
apparentes et
cachées du voile, le
message du tissu
L'Homme se définit
en tant qu'Homme par
sa production et se
justifie par elle.
Le signe, la parole,
précèdent légèrement
dans le temps, la
venue de l'écriture
et de l'habillement.
Il aura fallu
attendre le
pastorat, puis
l'agriculture, pour
obtenir l'invention
du fil puis du
tissage. Et cela est
typiquement humain.
Le temps est fini
des peaux prises aux
animaux, ou, si on
les utilise encore,
on les coud. Le
temps est passé des
feuilles et fibres
grossières dont on
se ficelait les
partie sensibles :
le tissu, comme
l'écriture, est
absolument humain.
Les choses mettent
un certain temps
(quelques milliers
d'années) à faire
surface. Au début,
la première
conscience a été la
sujétion aux lois
naturelles. L'homme
s'étonne de la Vie,
il constate que
c'est la femelle qui
fait le petit et que
le petit grandit.
Les femmes, qui ne
font pas les plus
violents travaux
pour ne pas trop
gêner la
reproduction, ont la
possibilité de
l'observation et
prennent en main la
vie intellectuelle,
spirituelle,
artistico-symbolique
du groupe. Tout le
monde reconnaît la
force vitale qui
fait naître et
mourir, qui apporte
plaisir, soulagement
et maladie, mort,
douleur. Le signe,
la parole, précèdent
légèrement dans le
temps, la venue de
l'écriture et de
l'habillement. Mais
déjà, l'homme sait
qu'il est différent
de ses proies. Tout
part de là : la peau
animale protégeait
mais ne
"différenciait pas",
la parure végétale
n'était pas
décisive, c'était
toujours de l'ordre
de l'emprunt
d'éléments naturels
disponibles ; le
fil, lui, arrive
avec l'agriculture,
le végétal dominé,
le troupeau
domestique organisé.
La laine, le
chanvre, le lin, le
coton et la soie, la
fibre travaillée
joueront un rôle
similaire à celui
joué par la moelle
de la tige de lotus,
trempée et aplatie,
tressée, écrasée
sous l'étau, pour
devenir support du
signe. En mesure de
protéger du froid et
de la brûlure
solaire, élaboré
longuement, issu de
fines techniques,
résistant, lavable,
le tissu devient
d'évidence, comme
l'écriture, la
marque d'une
humanité affirmée
qui pourtant, ne
craint encore rien
tant qu'un retour à
l'animalité.
Le tissage, le
vêtement, voile
libre ou cousu,
devient le signe
explicite de
l'avènement d'une
conscience humaine.
En d'autres mots,
sortant de
l'innocence, avec le
vêtement, l'homme
sort du Paradis, de
l'inconscience
animale. Il s'agit
d'une promotion,
d'un changement qui
fait très peur, d'un
traumatisme qui va
engendrer une
culpabilité énorme :
quelque chose comme
sortir de la
fatalité, une
immense révolution.
Tout en s'en faisant
un devoir, l'humain
va avoir
l'impression de
transgresser un
interdit lorsqu'il
va vouloir
consciemment imposer
sa volonté à son
environnement :
naissent alors les
dieux masculins qui
vont détrôner la
grande déesse, la
Vie, toute
puissante,
séduisante,
désespérante. Le
grand conflit est
juste là : l'Homme,
porteur de la
culpabilité de la
désobéissance
apparente à l'ordre
naturel, va inventer
un Dieu pour assumer
cette faute et se
faire punir à titre
préventif. Au temps
des grands mythes
sumériens (comme
dans la Bible qui
les reprendra plus
tard), la nudité
s'apparente à
l'inconscience, au
Paradis : avant
d'être des hommes
nous étions des
animaux nus, avant
de naître, le petit
d'homme est nu. "Il
est, le Paradis,
comme le ventre des
mères, on en sort
toujours, on n'y
entre jamais"(13).
Entre l'histoire
collective et
l'histoire
personnelle de
chaque homme, un
glissement s'opère
qui garde pour
marque, pour passage
initiatique,
l'introduction à la
conscience d'être
par la domination du
temps (passé,
présent, avenir) la
définition des
personnes (pronoms
personnels), des
objets comme sujets
et compléments, et,
peu après,
l'abolition de la
nudité, le passage
du cru au cuit, le
calcul.
Nous voici arrivés
au voile, qui sera
masculin et féminin,
réquisitionné par
les hommes pour le
rite, la prière et
le pouvoir : les
investitures ne
pourront plus se
passer de lui. De
plus, il a une
qualité importante :
il occulte, dérobe à
la vue ce qu'on ne
saurait voir, sans
avoir besoin de mur,
de rochers, de
meurtre. Le voile et
le rideau peuvent
cacher les signes de
l'animalité sans que
l'on ait besoin de
détruire. En quelque
sorte, dans la
grande dépression
qui guette nos pas
entre le néolithique
et la haute
antiquité, pour
cause de haute
culpabilité
d'humanisation, nous
pourrions avancer
que le tissu nous
sauve d'un suicide :
il peut faire
disparaître sans
murer, supprimer
sans anéantir. Et
que faut-il faire
disparaître sinon
ces traces
mammifères, cette
vie de paradis
infernale où la peur
n'était pas encore
angoisse mais où
nous ne voulons pas
retourner ! Que
va-t-on cacher de ce
passé trop proche ?
L'observation de la
statuaire et des
documents antiques
répond assez bien à
cette question,
ainsi que les
premières consignes
religieuses du monde
patriarcal (le
moment de la révolte
contre la Déesse, la
loi naturelle). La
représentation d'un
animal vêtu indique
un dieu. Mais dans
la représentation
anthropomorphe, que
va-t-on cacher ? Le
sexe féminin qui
rend honteux parce
que nécessaire à
l'enfantement qui,
lui, ne change pas
d'avec la mise bas
animale. La
copulation qui ne
change pas non plus,
elle aussi rappelle
de mauvais
souvenirs. La
croupe, masculine et
féminine, parce que
mal différenciée du
sexe, écrin de
l'anus qui excite
toujours la
convoitise, symbole
du coït animal, du
retour possible aux
relations avec
l'animal (se
souvenir que Moïse
doit lutter contre
la zoophilie),
l'anus qui marque
l'humiliation entre
mâles, comme le font
les félins pour
lesquels le coït
entre mâles est
signe de la
domination de
l'agresseur, voie de
l'excrément qui fixe
lui aussi la
similitude avec
l'animal(14). La
bouche, le grand
mystère, le seuil de
la survie, de
l'alimentation, du
lien à la mère, le
lieu magique de la
parole, parfois
dissimulée en tant
que signe de
soumission à la
nature, parfois
exhibée comme lien
(chant parole) avec
les dieux. La
chevelure qui
rappelle trop
crinière ou pelage
et plus que cela,
car elle "est" la
condition animale,
la force vitale à
l'état brut : "La
force habitant la
femme se libérait
quand on défaisait
ses cheveux. Ainsi,
selon de vieilles
croyances suédoises,
les sorcières
détachaient leurs
cheveux lorsqu'elles
se livraient à la
sorcellerie"(15).
Les seins féminins
et la verge
masculine auront un
autre traitement :
ils seront mis en
valeur par le
vêtement. La seule
explication possible
actuellement, c'est
que leur position
sur le corps
vertical est le
signe clair de
l'humain. Aucune
bête ne dresse
fièrement sa
poitrine, ses
mamelles, à angle
droit ; le phallus
quant à lui, d'une
taille
proportionnellement
étonnante, arbore
une position
impossible dans le
règne animal ; on le
protège, on le
souligne, on ne le
dérobe pas aux
regards ; mis en
valeur, bandé,
agrandi dans
certaines
représentations, les
mâles humains se
réjouissent toujours
beaucoup de son
incroyable position
lorsque le désir de
copuler le lève. Les
yeux et les mains,
qui sont différents
de ceux des animaux,
seront rarement
dissimulés ; de
plus, ils sont
indispensables dans
la vie courante,
même pour quelqu'un
qui se fait servir !
Plus tard, avec le
début de la
propriété privée, de
la notion
d'héritage, de
l'enfermement des
femelles pour tri et
sélection de la
caste, suivant de
nouveaux critères
qui ne sont plus
uniquement physiques
mais tiennent de la
richesse et du
pouvoir, le tissu
dissimulera
heureusement les
signes du désir,
soustrayant le mâle
en rut à la férocité
des autres mâles
dominants qui
gardent jalousement
les femelles, et ce
partage des femelles
se fera, en quelque
sorte, "sous le
voile", sans être
obligé de se battre,
et peut-être de tuer
à chaque signe
douteux de désir
d'un rival. Ce qu'il
faut bien saisir,
c'est que la
dissimulation des
parties "honteuses",
c'est-à-dire
"animales" du corps
est un processus
anciennement
magique, qui, les
faisant disparaître
à la vue, les nie.
Le corps féminin lui
aussi sera nié dans
l'espace public,
poitrine y compris,
dans les temps qui
suivront.
Pourtant, et ce sera
notre contradiction
permanente, nous
adorons en secret la
Vie, la force,
l'énergie à l'état
naturel, et ces
parties de notre
animalité sont les
signes optimistes de
la procréation, de
la continuation de
l'espèce et font
donc l'objet d'un
"mystère" parce que
nous ne sommes pas
maîtres du destin de
l'espèce.
L'exaltation de la
force vitale
s'entrelace donc à
la négation
nécessaire de notre
animalité alors même
que la coupure
d'avec cette
animalité manque
encore d'évidence et
met l'Homme mal à
l'aise. Le tissu qui
assumera cette
fonction double,
trouble, de
souligner,
d'exalter, de
sacraliser et de
dissimuler, de nier
dans le même temps,
prendra le nom de
voile.
Monde arabe : qui
nous a voilées ?
La coutume vient de
l'Asie. Dans le
désir angoissé
d'avoir une
progéniture sans
hésitation de
filiation
paternelle, pour
s'assurer de passer
le droit au pouvoir
et à la fortune,
physiquement, à
leurs "vrais"
enfants, les Indiens
nobles dans l'Inde
ancienne enfermaient
carrément les
princesses déjà à
quatre mille ans de
nous. Les Européens
antiques avaient
copié les mœurs
asiatiques. Les
Moyen-orientaux, de
leur côté, reçurent
l'influence par la
Perse. Au XIXe
siècle av. J.-C., on
trouve la Rébecca de
la Bible, future
belle-fille
d'Abraham, déjà
voilée, ajustant son
voile pour
rencontrer son
fiancé, comme usant
d'une coutume
"naturelle" pour
l'époque. La Grèce,
qui en certaines
époques touchait
presque à l'Asie,
avait pris la
coutume et
l'appliquait
"démocratiquement" à
toutes les épouses
légales des hommes
libres : la société
grecque, comme cela
s'est fait dans
d'autres domaines, a
essayé de prendre et
de répandre ce qui
appartenait à
l'aristocratie
indienne : dans ce
cas-ci, la sélection
puis le voilage par
souci de contrôle
des femmes, mères de
la progéniture. La
première mention
"juridique" du voile
se trouve pourtant
dans les tablettes
assyriennes du roi
Téglatphalazar Ier,
(1115-1077 av.
J.-C.) : "les femmes
mariées n'auront pas
la tête découverte".
Le tyran exige que
les servantes du
temple qui n'ont pas
de maris portent
aussi le voile.
La Grèce classique,
celle de l'époque
d'Hérodote,
c'est-à-dire vers le
Ve siècle avant
J.-C., voilait les
femmes strictement,
jusqu'aux chevilles
et jusqu'aux yeux.
Les Athéniennes ne
pouvaient se
dévoiler qu'au cours
de certaines
cérémonies
religieuses. Un
géographe grec qui a
vécu il y a
vingt-quatre siècles
relate l'aspect des
femmes dans une cité
grecque : "Le voile
qui recouvre la tête
des femmes est tel
que la face est
voilée tout entière.
Les yeux seuls
apparaissent. Le
reste de la figure
est masqué par cette
pièce de vêtement
qu'elles ont toutes
de couleur blanche".
Au IIe siècle av.
J.-C., les Romains
indiquent qu'une
épouse digne de ce
nom devait éviter de
"regarder par une
fenêtre, sortir de
la maison à l'insu
de son mari, se
montrer en public
dévoilée, le visage
découvert, sortir au
bain sans
autorisation, manger
en public". Au
moment des guerres
puniques les
romaines étaient
enfermées et
voilées. Le voile
apparaît dans la
deuxième Carthage,
fondée par les
Romains. Avec
l'occidentalisation
du christianisme, au
Ier siècle après
J.-C., saint
Paul(16) va être
bien précis : "La
femme doit avoir sur
la tête un signe de
sujétion, si donc
une femme ne met pas
de voile, alors,
qu'elle se coupe les
cheveux ! Mais si
c'est une honte pour
une femme d'avoir
les cheveux coupés
ou tondus, qu'elle
se mette un voile".
Le nord de l'Afrique
connaîtra le voile
par les Romains
chrétiens. L'Egypte
fut l'une des
premières zones
touchées par le
voile lors de la
conquête par les
Grecs. On fit
admettre le port du
voile à
l'aristocratie
égyptienne aux
alentours du IIIe
siècle de notre ère.
Treize siècles plus
tard, Léon
l'Africain note
qu'au Caire
"par-dessus une robe
à manches étroites
les femmes
s'enveloppent d'un
voile en tissu de
coton très fin et
très lisse importé
d'Inde ; devant le
visage elles se
mettent une voilette
en étoffe très fine,
mais un peu rêche ;
on la dirait faite
avec des cheveux.
Grâce à cette
voilette, les femmes
peuvent voir les
hommes sans être
reconnues
d'eux"(17). Le voile
monte jusqu'en
Afrique. A Byzance,
devenue romaine, au
IVe siècle, les
femmes sont
strictement
cloîtrées.
Lorsqu'elles peuvent
sortir, elles
portent le "prosopidion"
sur le visage et
sont entièrement
voilées.
Depuis l'antiquité
carthaginoise, on
sait que le voile
berbère masculin
existe, le "tagelmoust"
qui recouvre aussi
le visage jusqu'aux
yeux.
Les Carthaginoises
et, peu à peu,
toutes les citadines
du nord de l'Afrique
se voileront. Saint
Tertullien, évêque
de Carthage (IIe
siècle), ordonne aux
Carthaginoises
converties à la
religion chrétienne
de mettre "le voile
sur leur corps" :
c'est donc qu'elles
se font encore prier
pour se voiler. Il
leur recommande
aussi "d'enchaîner
leurs pieds à la
maison", de "mettre
le silence sur leurs
bouches", signe que
la chose n'est pas
évidente.
Donc, le voile est
venu au Maghreb avec
la pratique
gréco-romaine
(d'abord grecque
puis romaine) du
gynécée, de la tuile
ronde et de quelques
savoir-faire de
construction. Mais
le christianisme est
loin de ses bases
orientales, un
"intégrisme" se
structure, fondé sur
l'éloignement de ces
bases de référence
et sur le martyr des
chrétiens et
chrétiennes ; la vie
des femmes
christianisées
devient difficile
tant les interdits
sont nombreux. Au
temps de saint
Augustin (354-430),
dans l'est de
l'Algérie actuelle,
l'idéal est la
sainteté et les
femmes citadines
sont couvertes. Sur
tout le pourtour
chrétien de la
Méditerranée, mille
ans après J.-C., les
femmes mariées, les
vierges et les
veuves de bonnes
familles portent le
voile(18).
Le monde oriental
juif, sur lequel le
christianisme et la
coutume musulmane
vont se fonder,
voile les femmes,
avec un tabou
particulier sur le
cheveu.
Les tribus arabes
polythéistes, au
Moyen-Orient, ont,
longtemps, une autre
conception du monde
: les hommes se
couvrent, les femmes
pas. Il semble du
moins qu'elles ne
tirent de tissu sur
elles que de façon
utilitaire. Les
arabes polythéistes,
hormis les juifs ou
les chrétiens,
restent assez
indifférents. Avant
la venue du Prophète
Mohammed, il semble
que le voile
commence à
s'insinuer sans trop
de succès.
"Le voile est venu
aux Arabes par le
canal des Perses. Au
début ce sont les
femmes des couches
aisées qui portaient
le voile pour se
distinguer des
femmes des strates
inférieures ainsi
que des servantes.
Peu à peu le voile
ne tarda pas à
gagner l'ensemble de
la gent féminine de
tous les milieux
musulmans à cause du
principe
égalitariste qui
comprenait qu'un
croyant était égal à
un autre croyant.
Quant à l'obligation
faite aux femmes de
rester cloîtrées
dans leurs demeures,
elle est venue aux
arabes par le biais
des Byzantins qui
l'avaient adoptée
des Grecs
anciens"(19).
La religion
musulmane arrive sur
un terrain en plein
changement, en
pleine ébullition, à
La Mecque, ville
arabe très
importante et très
cultivée, ville
marchande de tous
les échanges, de
tous les tournois
poétiques. Au VIIe
siècle, les
influences juives,
judéo-chrétiennes,
zoroastriennes,
grecques (pour la
pensée, et plus
populairement pour
le polythéisme),
phéniciennes (par le
passé proche), de la
filiation
linguistique
(araméenne ou encore
akkadienne et même
sumérienne, par fait
d'histoire et de
traditions),
orientales (par le
commerce) : toutes
vivent, se côtoient.
Lorsque l'on évoque
ce que la majorité
interprète comme
recommandation de se
voiler chez les
musulmans
orthodoxes, cette
mode, puis coutume,
cherche à
s'infiltrer de
différents côtés
mais, encore du
temps du Prophète et
même, dans les temps
qui suivirent(20),
"les Arabes avaient
l'habitude d'amener
avec eux leurs
femmes, non pas pour
batailler à leurs
côtés, mais pour
qu'elles s'exhibent
partiellement nues
devant l'ennemi,
poussant ainsi leurs
maris et leur clan à
plus de bravoure
pour mieux défendre
leur honneur mis en
jeu de façon aussi
théâtrale et aussi
dramatique. La
tradition musulmane
nous a même informé
que Mohammed ne
dérogeait pas à
cette pratique quand
il partait en guerre
en emmenant avec lui
sa femme favorite
Aïcha(21). "Les
Mecquois avaient
tout loisir
d'admirer la beauté
féminine de leurs
concitoyennes, et
même le Prophète ne
s'en est pas privé,
comme il ressort à
travers l'ordre qui
lui a été édicté par
le Coran pour mettre
fin à ses mariages à
répétition :
"Désormais, il ne te
sera permis de
n'épouser de
nouvelles femmes que
parmi tes esclaves.
Et il t'est interdit
d'échanger de
nouvelles femmes
contre d'autres,
quand bien même tu
serais ravi par leur
beauté" [33,52](22).
Nous sommes au VIIe
siècle. Nous
observons que deux
phénomènes ont
touché le monde
arabe durant la même
période : l'arrivée
du voile d'abord,
puis une prophétie
accueillie après
bien des luttes et
des résistances, qui
devra, en quelque
sorte, "suivre le
courant" pour se
faire admettre et
qui servira par la
suite à installer
l'habitude du voile
dans la sphère arabe
qui avait résisté
partiellement
jusqu'alors aux us
orientaux et grecs.
Que trouve-t-on dans
le Coran ?
Les théologiens
musulmans affirment
que Dieu imposa le
voile aux femmes
musulmanes pour
satisfaire aux
exigences d'une
seule personne, à
savoir Omar ibn al
Khattab ; dans leurs
exégèses des versets
coraniques
concernant le voile,
ils rapportent qu'un
jour Omar dit au
Prophète
Mohammed(23) : "Le
pieux et le débauché
ont libre accès à
ton domicile et
voient tes femmes.
Pourquoi
n'ordonnes-tu pas
aux mères des
croyants (tes
épouses) de se
voiler !"(24).
Le mot arabe "hijab"
(voile) signifie
tout ce qui empêche
d'être vu(e), il a
un sens plus large
que celui du morceau
d'étoffe qui
enveloppe une femme
; ce peut être un
mur, un rideau ou un
dos à dos pour se
parler. C'est aussi
la pudeur qui oblige
un homme à ignorer
la présence d'une
femme, même si elle
se trouve, par
accident, devant
lui. En son sens
profond, il n'évoque
pas seulement une
sacralité mais aussi
une pudeur et encore
une obligation forte
de respect pour ceux
à qui la délicatesse
manque.
Les versets du
Coran, en
préconisant
l'effacement de la
présence féminine
concernant les
épouses du Prophète,
appuient les
observations qui
disent que les
femmes arabes ne se
voilaient pas pour
se dissimuler et ne
prenaient pas la
chose très à cœur :
"… quand vous
demandez un objet
aux épouses du
Prophète,
demandez-le derrière
un voile…" (Le
Coran, Les
Factions). "Ô
Prophète ! Dis à tes
épouses, à tes
filles et aux femmes
des Croyants de
serrer sur elles
leurs voiles ! Cela
sera le plus simple
moyen qu'elles
soient reconnues et
qu'elles ne soient
point offensées..."
(Le Coran, Les
Factions). "... Dis
aux Croyantes de
baisser leurs
regards, d'être
chastes, de ne
montrer de leurs
atours que ce qui en
paraît..." (Le
Coran, la Lumière).
"Ô femmes du
Prophète ! .......
Demeurez dans vos
demeures, ne vous
produisez point en
vos atours à la
manière de
l'ancienne
gentilité" (Le
Coran, Les
Factions).
L'ordre donné était
moins net que celui
de saint Paul aux
chrétiennes. La
permission de
montrer le visage et
les mains fit
l'objet d'un débat
qui dure encore
entre musulmans,
chacun trouvant ses
arguments en pour ou
en contre dans le
texte saint ou dans
la Tradition
reconnue.
Quant à l'historien
et anthropologue
Mondher Sfar(25), sa
lecture minutieuse
en langue arabe du
Texte sacré donne un
autre éclairage :
"La règle énoncée à
ce sujet par le
Coran est
parfaitement claire.
Elle dit précisément
: "Dis aux croyants
de ne pas insister
par leur regard et
de cacher leurs
sexes […]. Dis aux
croyantes de ne pas
insister par leur
regard et de cacher
leur sexe […] et
qu'elles rabattent
leurs voiles (khimâr)
sur leur gorge" (Le
Coran, La Lumière)".
Ces versets sont
décisifs quant à la
doctrine du Coran
sur les limites
imposées aux femmes
comme aux hommes de
la nudité de leur
corps en public. Les
hommes et les femmes
peuvent regarder
mutuellement la
nudité de leurs
corps sans autre
restriction que
celle du sexe et des
poitrines des
femmes. Ainsi aucune
autre partie du
corps n'est soumise
à l'interdit.
Observons aussi que
même la vision du
sexe n'est elle-même
pas soumise à un
interdit absolu : il
s'agit seulement de
"ne pas insister (ghadda=
atténuer) à regarder
le sexe opposé ou la
poitrine des
femmes".
Ces versets ruinent
les tentatives des
docteurs de la loi
musulmane à faire
croire que le Coran
aurait interdit la
nudité du corps de
la femme aux regards
des hommes.
D'ailleurs, ces
versets concernent,
comme on le voit,
aussi bien les
femmes que les
hommes.
En fait, "les 'Ulamâ'
musulmans se sont
appuyés sur des
prescriptions
imposées aux femmes
du Prophète pour en
conclure à
l'interdit de la
nudité de tout le
corps de la femme.
[…] C'est là, comme
on le voit une
interprétation
abusive du texte
coranique (qui
souligne des
prescriptions de
bienséance) qui a
abouti à transformer
le hijab: rideau
coranique, en un
habit musulman
couvrant la totalité
du corps
féminin"(26).
L'historien rappelle
que la différence de
traitement en ce qui
concerne leur
impossibilité de se
remarier, citée dans
le même verset que
le hijab (33, 53),
et le double
châtiment ou la
double récompense
qui ne s'adressaient
qu'à elles, souligne
bien qu'il ne s'agit
pas là d'une règle
universelle mais
d'une règle
spécifique
s'appliquant aux
épouses du prophète.
Une revendication
sociale, un désir de
briser les castes
"Dévoiler une femme,
c'est mettre en
évidence la beauté,
c'est mettre à nu
son secret, briser
sa résistance, la
faire disponible
pour l'aventure",
écrivait Fanon.
La recommandation du
voile est faite à
certaines femmes,
d'autres n'y ont pas
droit ! Qui sont ces
autres ? Esclaves,
prostituées,
concubines,
courtisanes et...
travailleuses ; ou
épouses d'hommes ne
possédant pas un
statut social
suffisant.
Rappelons-nous que,
au début, les
"voilées" étaient
des princesses de
l'Orient lointain,
occupées à enfanter
pour le compte d'un
homme au pouvoir,
sacralisées comme
machines précieuses
de reproduction. Qui
peut se permettre
d'être visiblement
entravée, alourdie
par un voile, sans
couture ou peu
épinglé, qui se
retient avec les
mains, sinon celles
qui ne doivent pas
travailler pour
survivre, celles qui
paient des porteurs,
celles que les
hommes de la famille
doivent conduire,
accompagner, servir
dès qu'elles sont
hors du foyer, à
moins qu'un eunuque,
un ou une esclave,
une domestique, un
chauffeur, même, à
la limite, un enfant
ne soient de service
?
"Dans l'imaginaire
collectif, le voile
est le symbole de la
droiture, de la
chasteté et de
l'extrême
honnêteté"(27), mais
il est, par-dessus
tout, le symbole de
la richesse et du
pouvoir. Dans toute
l'antiquité, dans
tout le moyen âge,
on s'aperçoit que le
voile était le signe
distinctif d'une
aristocratie ou du
moins des éléments
féminins attachés, à
l'intérieur d'une
même caste, à "un
homme libre".
On rapporte qu'une
esclave vint à
passer auprès du
Khalife Omar
(compagnon du
Prophète Mohammed).
Voyant qu'elle était
voilée, il la frappa
en lui disant :
"Espèce de lâche. Tu
cherches à
ressembler aux
femmes libres ?
Jette donc le voile
!".
En 1974, les Ulémas
de l'Arabie saoudite
répétaient encore :
"Depuis l'apparition
de l'Islam, des
événements sont
intervenus au cours
desquels quelques
dévoyés dénués de
toute moralité et
recrutés parmi les
non-musulmans et
parmi ceux qui lui
furent hostiles à
ses débuts, se
mirent à attaquer
les dames
musulmanes. Leur
intention était de
les provoquer en vue
d'attenter à leur
pudeur. Car ils
étaient déjà
habitués à ces
pratiques dans la
péninsule des Arabes
avant l'avènement de
l'Islam. Quand ces
dévoyés étaient
sévèrement
réprimandés, ils
s'excusaient en
disant qu'ils
ignoraient que ces
femmes étaient des
musulmanes et qu'ils
les avaient prises
plutôt pour des
esclaves. De telles
provocations
faillirent
déclencher des
désordres… Le Coran
recommande ainsi à
toutes les
musulmanes de
ramener la robe sur
le visage d'une
manière qui n'était
pas antérieurement
pratiquée. Cette
modification servait
à les identifier
comme des femmes
libres et à éviter
qu'elles ne fussent
attaquées et, par
conséquent, à
écarter le mal et à
repousser les fitan
(pluriel de fitna,
querelles)".
Mais l'argument et
l'organisation
sociale ne datent
pas, en ce domaine,
de l'avènement de
l'Islam : mille sept
cents ans avant le
Prophète Mohamed, le
roi assyrien
Téglatphalazar Ier
légiférait que "la
prostituée ne sera
pas voilée, sa tête
sera découverte.
Cinquante coups de
bâton pour la
prostituée voilée,
la même chose pour
l'homme qui ne l'a
pas dénoncée. Les
femmes esclaves ne
seront pas voilées.
Les désobéissantes
auront les oreilles
coupées et l'homme
qui n'a pas dénoncé
aura les oreilles
percées".
Ibn Batouta au XIVe
siècle et El Hassen
el Wazzen (Léon
l'Africain) au XVIe
siècle, témoignent
que dans ce que l'on
dénomme actuellement
"Monde arabe", les
paysannes n'étaient
pas voilées ; or,
elles représentent
la majorité de la
population de
l'époque. Les
principes
égalitaires des
débuts de l'Islam,
lorsqu'il n'y avait
que peu de croyants,
étaient oubliés et
les travailleuses
rurales en
particulier ne
pouvaient pas
travailler voilées.
Le redécoupage en
castes, s'il avait
en partie exclu la
vieille
aristocratie, ne
pouvait pas se
passer des riches,
parfois anciens, le
plus souvent
nouveaux, et
réinstallait
l'inégalité d'avant
l'Islam. Dans les
villes, les
esclaves, même
devenues musulmanes,
ne pouvaient
toujours pas se
voiler.
Il s'agit donc d'une
minorité de
privilégiées, qui,
au cours du temps,
avait droit au
voile. Curieusement,
les revendications
d'indépendances
nationales et les
revendications
sociales du XXe
siècle ont fait
éclater ce privilège
: puisque le voile
était signe de
puissance, de
richesse et de
dignité, toutes les
musulmanes devaient
y avoir accès !
L'influence
occidentale avait
rimé si longtemps
avec colonisation,
mépris, injustice,
déconsidération, que
toute proposition
entendue comme
venant de ses rives,
d'enlever les voiles
(qui avaient aussi
servi à se protéger
de l'étranger, de
l'envahisseur
violeur) était prise
pour une provocation
et un crachat sur la
gent féminine. Ainsi
l'Iran, ainsi
l'Algérie, la
Turquie.
L'idée du privilège
existe aussi chez
les chrétiens, chez
qui la mère de
Jésus, Marie, est
presque toujours
représentée voilée ;
voilées, les
religieuses
consacrées jusqu'il
n'y a pas très
longtemps ;
couvertes, les dames
de la "bonne
société". Les
chrétiennes
orthodoxes se
couvrent et, encore
aujourd'hui, il faut
se couvrir pour
entrer dans une
église orthodoxe.
Pour tous, ainsi que
le dit saint Paul,
"toute femme qui
prie ou qui
prophétise tête nue
fait affront à son
chef". Les juives
pratiquantes sont
dévoilées mais ne
montrent rien de
leur tête. Partout,
le voile représente
le "bien",
moralement et
matériellement.
Le nouveau et drôle
de costume(28),
vaste blouse aux
poignets fermés et
foulard sur la tête,
dissimulant le cou,
que les femmes
musulmanes portent
actuellement un peu
partout, costume qui
perd la grâce des
drapés mais qui
gagne en qualités
pratiques, la
possibilité de
sortir et de
travailler, n'est
donc que l'effort
important d'une
classe opprimée,
celle des
travailleuses
citadines ou d'une
classe
révolutionnaire, les
filles qui désirent
étudier, pour
marquer leur
appartenance à la
caste "noble" sans
en avoir les moyens
réels, matériels ou
rituels, sans être
totalement dans la
prescription, mais
en apprivoisant la
pratique par le
nombre et
l'inclination
populaire, à
laquelle les
nostalgiques du
voile ne peuvent
résister qu'en des
endroits isolés.
Elles ne font, en
cela, que suivre le
"rétrécissement"
pour cause
d'activités
quotidiennes, qui
s'était produit plus
au Nord et à
l'Ouest. En effet,
l'utilisation du
voile s'est
prolongée dans
l'Europe du XXe
siècle ; tout au
cours du temps, il
s'était seulement
rétréci jusqu'à
devenir un simple
foulard. Voici
comment Germaine
Tillion(29) nous
décrit l'Europe du
Sud des années
cinquante (XXe
siècle) : "Il y a
encore peu de temps…
une femme qui en
Espagne, au
Portugal, dans le
sud de la France, en
Corse, en Italie
Méridionale, en
Grèce, au Liban
entrait dans une
église sans avoir
les cheveux
couverts, ne
serait-ce que d'un
mouchoir, faisait
scandale".
"Le fait de couvrir
les cheveux chez une
femme mariée était
tellement dans les
mœurs que la notion
de l'allemand
moderne weib
(l'épouse, la femme)
fut rapprochée
immédiatement de
wiba (le voile) qui
désignait au départ
le couvre-chef de la
femme mariée avant
de désigner la femme
elle-même"(30). Les
coiffes ou petits ou
grands foulards
tiendront en Europe
du Nord (France y
compris en sa partie
haute et résolument
en Allemagne)
jusqu'à après la
Seconde Guerre
mondiale, reliquats
des grands voiles
mérovingiens et des
très stricts voiles
(avec mentonnières)
de l'époque
carolingienne. A
l'aube de l'an deux
mille, l'Occident,
le monde
anglo-saxon,
continue à utiliser
la voilette pour les
cérémonies de
mariages et
d'enterrement. Les
fillettes
chrétiennes, lors du
rite de la "première
communion", se
voilent. Les mariées
aussi. Chez les
chrétiens
occidentaux, entrer
en religion continue
de se dire "prendre
le voile". Jusque
dans la seconde
partie du XXe
siècle, on faisait
la différence, au
niveau social, en
France, entre "une
fille en cheveux" et
"une dame portant
chapeau et
voilette". Au Pérou,
en 1833, Flora
Tristan, la
grand-mère de Paul
Gauguin, témoigne, à
Lima, du port du "manto"
qui cachait
entièrement le
visage à l'exception
d'un œil ; on pense
aux fichus actuels
des Péruviennes : là
aussi, le voile a
rétréci !
Il ne s'agirait donc
que d'un "décalage
temporel" ? D'une
revendication
anachronique par
rapport à
l'évolution sociale
et spirituelle du
Temps dans le Monde
en général ? Mais
peut-on se contenter
uniquement de cela ?
Pourquoi le tissu ?
Pourquoi cet
effacement comme
signe de supériorité
?
Les sens profonds ou
les positions
d'humilité et de
pouvoir
Voici que l'on
refuse la nudité
pour se différencier
catégoriquement des
animaux. Voici que
l'on a donc perçu la
chevelure comme
témoin du "naturel"
(animal), que l'on a
compris que cette
similitude avec la
fourrure, le pelage
ou la crinière
introduisait un
trouble, un érotisme
qui ne disait pas
son nom, une peur
panique, se sentir
immergé dans un
désir animal, dans
l'état de bête, et
que l'on a défini
cela en "tentation
coupable", en péché.
D'autre part, la
tête couverte,
occultée, la
chevelure féminine
emprisonnée, la
nudité habillée,
apparaissent comme
remède, comme
"distinguo", comme
marque d'humanité.
Jusque là tout est
cohérent : on refuse
cette marque
d'humanité aux
esclaves, aux
vaincus, aux
prostituées, on rase
la tête des dames de
bonne caste qui
refusent le voile ou
de certains hommes
de religion qui
consacrent leur vie
à la déité. Les
puissants sont
"couverts" de telle
façon qu'on ne
puisse les prendre
pour des gens du
commun, les nantis
sont les mieux
protégés contre le
froid et le soleil
et, de plus, leurs
épouses sont à
l'abri des "yeux"
qui souillent.
Alors, comment
expliquer que les
hommes chrétiens se
découvrent dans les
lieux saints, qu'en
certains lieux
l'observance de
pureté des
polythéistes
antiques consistait
à entrer nu pour
être en présence du
roi qui représentait
une divinité ?
Pensons au voyage
aux enfers d'Innana,
la déesse vaincue,
qui doit se mettre
nue par humilité en
ce lieu sacré...
Chez les Arabes, au
temps du Prophète
Mohamed, "la nudité
du corps féminin
était si banalisée
dans la mentalité de
l'époque que les
femmes
accomplissaient leur
pèlerinage et les
tournées autour de
la Kaaba dans leur
plus simple
appareil, sans
qu'aucune
interdiction n'ait
été prononcée par le
Coran contre cette
pratique du vivant
du Prophète"(31).
C'est que la
relation au Dieu
n'est pas toujours
vécue de la même
façon : pour le
polythéiste ou le
fils de la Grande
Déesse et même pour
le monothéiste des
premiers moments, il
y a lieu d'affirmer
son unité avec la
volonté divine, avec
la grande force de
vie à laquelle
l'homme participe,
de revenir
explicitement à
"l'état de
création", "purifié"
des signes de
l'émancipation, de
la différenciation
introduite, entre
autres choses, par
le vêtement. Dans ce
cas, le vêtement est
impur parce qu'il
marque l'orgueil de
vouloir prendre son
destin en mains.
Pour le chrétien qui
se découvre, il y a
le geste d'humilité
extrême qui le fait
se présenter "nu"
devant son créateur,
devant ce dieu qui
connaît tout de lui,
qui "sonde les reins
et les cœurs".
Découvrant sa tête,
c'est,
symboliquement,
comme s'il se
mettait entièrement
nu, sans porter
atteinte à la vie
sociale et au tabou
installé avec ses
semblables. Pour
lui, se découvrir,
c'est prier sans
orgueil, reconnaître
sa condition,
retrouver la pureté
antérieure au pêché
originel (selon la
tradition
chrétienne). Et
qu'en est-il de la
tonsure des moines
qui se couvrent la
tête d'un capuchon ?
Le musulman
orthodoxe des temps
post-prophétiques,
ainsi que le croyant
juif, ainsi que le
prêtre des clergés
chrétiens, par
contre, se présente
couvert au moment de
la prière, souvent,
et jusqu'à
récemment, voilé
d'un châle, pour
prouver à Dieu qu'il
a entendu le
message, que sa
religion "sépare"
l'exil du Paradis,
qu'il a bien
récupéré sa
condition "divine",
momentanément
abrogée par sa
désobéissance. Il
prouve sa gratitude
à Dieu, en lui
démontrant, déjà par
sa tenue
vestimentaire, sa
nature humaine. Il
rase ou coupe
fréquemment ses
cheveux, souvenir
d'un temps sans
conscience, il
couvre la tête qui
est le lieu le plus
tabou, qui a franchi
en premier la porte
de la vie, le sexe
dilaté de sa mère.
Pourquoi dans ce cas
la chevelure
féminine (sauf chez
certains juifs, où
le crâne rasé
féminin reçoit une
perruque) est-elle
en même temps
préservée et cachée
? Il semble que le
conflit atteigne ici
son paroxysme : d'un
côté, il faut
prouver son état de
femelle bonne à
enfanter, garder le
signe de la force
naturelle de
reproduction, le
côté mammifère en
bonne santé, et, de
l'autre, il faut
prouver son humanité
en occultant la
chevelure gardée
idéalement longue et
vigoureuse ! Le seul
recours, c'est le
voile.
Il fallait tout de
même s'arrêter à une
conception de
l'origine du port du
voile plus courue :
Odon Vallet(32)
reprend l'idée de la
tentation par les
charmes féminins, il
rappelle que les
femmes les offraient
au service des
dieux, et qu'on se
méfie d'elles :
elles pouvaient
ensuite les offrir
au service du Diable
! Lorsque
apparaissent les
religions
monothéistes, la
grande règle devient
la suspicion et la
vertu première la
chasteté. On a
souligné l'origine
de ce voile qui
était, en Inde, la
protection du
lignage, le
"parcage" aux fins
de reproduction des
femelles de haute
condition, comme on
sélectionne des
juments qu'on ne
laisse pas monter
par n'importe quel
cheval mais qu'on
réserve à l'étalon
choisi. On ne peut
nier la possessivité
masculine ni les
avantages triviaux
de cette domination,
mais l'argument
semble pourtant bien
insuffisant dans la
mesure où des femmes
handicapées ou bien
laides se voilent,
où les femmes très
âgées continuent de
se voiler, où,
contrairement à une
idée bien vissée en
Occident qui voyait
le voile comme une
obligation
entièrement imposée
par la partie
masculine à la
partie féminine, il
faut bien
reconnaître que le
désir de voile était
(est encore)
féminin. Aliénation
? Confort de
l'irresponsabilité ?
Certainement,
pourtant, nous
l'avons vu
précédemment, cela
ne résume pas tout
et la mentalité
occidentale moderne
n'englobe pas toutes
les représentations
du monde, ne
correspond pas à
l'idéal commun. Par
exemple au cours de
l'histoire, la
rivalité apparaît
assez fréquemment
entre le désir
d'être "couvert",
c'est-à-dire
"humain", et la
tentation d'orgueil
qu'on peut en tirer
:
"Celui qui laisse
une traîne de son
habit toucher le sol
(d'une manière
arrogante), Dieu ne
le regardera point
le jour de la
résurrection" (Dit
du Prophète
Mohammed). Une
femme, Oum Salma, en
entendant cette
parole du Prophète,
lui posa cette
question : "Que
doivent faire les
femmes de leur
traîne ?". Le
Prophète répondit :
"Elles en laissent
un sibr (mesure avec
la main ouverte)".
Elle revint à la
charge : "Elles
découvriraient leurs
talons !". Il
rétorqua : "Qu'elles
laissent traîner
l'équivalent d'un
avant-bras (dira')
sans plus !". Ainsi,
dans ce distingué
marchandage, les
femmes obtiennent un
avantage de
représentation
sociale sur les
hommes parce
qu'elles sont
suivant, la
Tradition (Sunna),
"'awra" (sacrées) du
cheveu au talon
alors que l'homme ne
l'est que de la
taille au-dessous du
genou (ceci
théoriquement, et
dans une certaine
lecture. De toutes
façons, par pudeur,
l'homme musulman se
couvre aussi de la
tête aux pieds).
Encore aujourd'hui,
certains chanteurs
traditionnels arabes
ramènent un pan de
leur turban devant
leur visage pour
chanter : le geste
est compris comme
pudique et
orgueilleux. Le
président libyen,
très fier, encore
dans ses derniers
discours, est voilé,
y compris le bas du
visage jusqu'aux
yeux. Un soufi
indique les états de
sa vérité intime par
son costume : "Il
met un manteau quand
il a effacé son
existence, orne le
manteau de broderies
quand il s'est
enchaîné aux
commandements divins
et s'enveloppe dans
une cape pour
exhiber son
attachement loyal à
la voie(33)… Il noue
une écharpe autour
de son turban pour
montrer qu'il a
laissé derrière lui
le mal fait par les
hommes… Il porte un
mouchoir sur le
visage pour
signifier que ses
yeux et sa langue
ont été délivrés de
la tentation du
diable…"(34). Etre
délivré de la
tentation du diable
représente une
sacrée bonne idée de
soi-même ! Surtout
si le "diable" est
une ancienne
représentation de la
fécondité, un ancien
dieu porteur de la
vitalité sexuelle
animale, naturelle !
Une observation
attentive des
différentes chaînes
des télévisions
arabes démontre que
les femmes sont
présentées
découvertes et
maquillées
fréquemment alors
que la majorité des
hommes gardent la
tête couverte. Le
vieux fond arabe,
sous couvert de
modernisme
occidental
réapparaît ! On se
vante, on affiche sa
fierté par
l'exhibition des
femmes. Sauf sur les
chaînes coraniques
spécialisées, ou
lors d'émissions
religieuses, on a,
bien souvent, le
voisinage d'une
présentatrice parée,
recevant des
invitées également
dévoilées et parées
à côté d'un
orchestre
traditionnel
d'hommes enturbannés
voilés d'un châle.
C'est peut-être une
autre façon de se
présenter à la fois
"bons pour la
reproduction" en
affichant quelques
femmes pleines de
vitalité, de beauté,
et "vraiment
humains" en montrant
les hommes
recouverts. Certains
musulmans y voient
"du mépris pour les
femmes" mais la
majorité des
téléspectateurs et
téléspectatrices
trouvent la chose
"normale", y compris
les femmes voilées.
Nous pourrions, bien
sûr, faire d'autres
lectures du
phénomène, moins
globales, moins
profondes, mais ici,
nous sommes à la
recherche
précisément du "non
dit, non pensé, non
exprimé" dans la
seule lecture des
signes affichés.
Le vécu du voile
Le vêtement s'adapte
aux conditions
atmosphériques, sauf
le voile. Il faut
avoir porté ces
grands voiles de
laine blanche ou de
toile noire,
certains (comme
l'était celui de
Constantine, en
Algérie, bien serré
autour de la tête et
enroulé deux fois)
pour savoir le degré
de "touffeur" et
d'inconfort qu'ils
peuvent procurer par
forte chaleur.
Souvent, les voiles
sont devenus noirs à
la suite d'une
défaite tribale ou
nationale, d'un
traumatisme
mythique, par
exemple le meurtre
des enfants de Ali,
gendre du Prophète,
pour les chiites
musulmans, ou d'un
deuil national, la
mort du bey de
Constantine et la
colonisation
française pour les
Constantinois, et
sont restés comme
ça, quelques
centaines d'années,
sans que personne
n'ose en changer la
couleur.
Le vêtement s'adapte
à l'architecture et
à l'urbanisme(35) :
lorsque
l'architecture et
l'urbanisme copient
l'Occident, ce
serait de
l'innocence que de
penser que le voile
va demeurer oriental
ou nord-africain.
Le vêtement s'adapte
au mobilier : les
robes et les voiles
perdent de la
largeur lorsqu'on
s'assoit en hauteur,
à l'occidentale,
lorsque la chaise
vient changer
l'univers du
quotidien dans ses
proportions, ses
gestes, sa
communication.
Tout ceci explique
le rétrécissement du
voile jusqu'à sa
disparition
prochaine, remplacé
par "la blouse
longue", de couleur
terne pour ne pas
attirer les regards
et le "foulard" déjà
pratiqué par
l'Occident lorsqu'il
en finit, à son
heure, avec le
voile.
L'attitude s'adapte
au voile. Plus : la
mentalité s'y
développe. La dame
qui se voile
s'attend toujours à
ce que les hommes et
les non voilées la
prennent en charge,
en leur protection.
Elle patiente plus
facilement, le tissu
l'aidant à s'isoler
du monde.
Lorsqu'elle fulmine,
elle attend "d'être
à la maison" pour
régler ses comptes.
Enfin, voyeuse, elle
s'abstrait et se
sentirait "nue" si
elle devait se
dévoiler en public.
Voilée, elle apprend
vite (pas toutes !)
à mentir : un voile
qui s'ouvre et se
ferme en une seconde
"pour ne pas mourir
de chaleur",
découvrant la
vigueur d'une
poitrine à peine
cachée d'une soie
transparente, dans
le bus, justement
devant un beau jeune
homme qui mettra une
semaine à s'en
remettre, un profil
qu'on place dans la
lumière du soleil si
on porte une
voilette, des yeux
qui basculent en une
seconde, un clin
d'œil, un pied ou
une main maquillés
au henné, débordant
"sans faire
attention". Il y a
des régions où les
chaussettes sont
obligatoires, où la
voilette n'existe
pas, le voile étant
rabattu et la dame
se déplaçant en
laissant une petite
fente pour un seul
œil, et, même là,
les femmes séduisent
les hommes par la
ligne de leurs
silhouettes !
Car ne pas tenir
compte de la charge
d'émotion que peut
susciter le voile
serait une erreur.
Autant le voile
"efface" la femme
comme élément
productif et civique
dans la société,
autant il renforce
sa puissance
psychologique,
"magnétique" sur le
monde masculin. Une
femme, debout,
entièrement voilée
de noir, visage
entièrement
dissimulé, muette,
changera l'attitude
et le discours de
tous les hommes
présents
participants du
respect du voile. Le
trouble érotique est
intense et,
contrairement à bien
des idées reçues,
mêmes si les yeux
sont invisibles.
Comme dans une
assemblée de femmes
voilées il peut y
avoir les mères ou
les sœurs, ou toute
femme interdite, on
comprend que les
hommes souffrent de
voir les femmes de
leur famille sortir
et se mêler à la
foule, car toute
présence féminine,
anonyme, étant
troublante, la
terreur de fantasmer
sur les femmes de sa
propre famille est
intense. Cela est
rarement conscient,
bien que parfois
exprimé en toute
innocence par les
hommes. Dans le "Ne
sors pas de la
maison !", il y a un
appel, une
supplique, qui
confine au
désespoir. On dirait
parfois que l'homme
d'une société qui
voile ses femmes,
entièrement livré au
jugement de
celles-ci,
entièrement
dépendant de l'amour
de sa mère, privé de
la vue du féminin
comme de la vue de
Dieu, reporte sur ce
féminin sa révolte,
le drame de sa
solitude et de sa
destinée, prenant
comme objet de sa
rancœur ce féminin
qu'il a sacralisé
comme substitut
divin !
Le désir que
provoque les femmes
est un péril à ceux
qui ne peuvent les
rencontrer sans
émotion ! La
formulation du poème
d'Ibn Roumi,
exercice de
publiciste, est
saisissante à ce
sujet ! Il devait
faire vendre un lot
de voiles de couleur
noire dont personne
ne voulait,
préférant d'autres
couleurs. Le prix de
son salaire était un
luth, ramené de
voyage par le
marchand de voiles.
Il écrivit un poème
: après que se fut
répandu ce poème,
cette chanson qui
louait l'érotisme de
la couleur noire
pour le voile,
toutes les femmes de
la ville se
bousculèrent pour en
acheter un !
Demandez à la belle
au voile noir
Ce qu'elle a fait au
pieux croyant
Il s'était préparé
pour aller prier
Lorsque tu t'es mise
à la porte de la
mosquée
Rends lui ses
prières et son jeûne
Ne le tue pas je
t'en conjure par la
religion de Mohamed
Ne le tue pas par
Jésus et par Mohamed
Mais dans ce vécu du
voile, côté féminin,
il y a aussi cet
incomparable confort
du tissu qui
protège, qui isole.
La possibilité de ne
pas répondre si
c'est un homme qui
vous parle, fut-il
juge ou sage ! De ne
parler qu'à voix
basse avec d'autres
femmes en public
sans que la chose ne
soit répréhensible.
Il y a la complicité
qui s'établit entre
le tissage, le
voile, et la femme
qui le porte,
presque jusqu'au
fétichisme. De toute
façon, elle ne
sortira pas sans
lui. En voyage, elle
peut s'installer
n'importe où et même
dormir au milieu de
la foule si
nécessaire : elle
est "couverte"
surtout si le voile
est très épais.
Le vécu du foulard
est différent : il
laisse voir le
visage, la blouse
laisse voir les
formes. Il est
difficile de
s'abstraire. Il est
inutile de compter
sur autrui puisque
les mains sont
libres et la
démarche peu
entravée. Il faut,
en principe, un air
d'humilité, "un peu
sauvage" ainsi que
le recommandent
certains, propre à
éloigner tout
intérêt masculin.
Mais nos filles
n'ont pas toutes la
tenue élégante,
convenable, qu'elles
devraient, en idéal
(le leur) afficher.
Le rire, voir le fou
rire peut couver,
éclater, dans le
bus, le métro ;
elles parlent à
haute voix entre
elles. Certaines
poussent l'innocence
jusqu'à mâcher de la
gomme (chewing-gum)
ou à lécher une
crème glacée en
public… On ne
s'attache pas à son
foulard comme on vit
avec son voile,
c'est un vêtement
comme un autre,
qu'on change si on
veut fréquemment, un
début
d'affranchissement
se dessine. Et ce
foulard ne véhicule
aucune charge
érotique ou
émotionnelle, aucun
rêve. Mais le
message est trouble
: "Je suis là, vous
me voyez mais je
vous signale, par ma
tenue, que vous ne
devez pas me voir.
En fait, je veux que
vous me voyiez quand
même tout en me
sentant à l'abri
sous mon foulard qui
met les distances,
qui que vous soyez".
Nostalgie et haine
d'un voile qui ne
renaîtra pas, et que
l'on a combattu par
le foulard,
nostalgie d'un mythe
qu'on ne connaît pas
et dont on ne veut
pas avoir la
connaissance ni
historique, ni
linguistique, ni
psychologique, ni
anthropologique, ni
rien… Nostalgie
d'une identité
imaginaire,
construite avec les
valeurs positives et
négatives d'un monde
dominant qui ne
correspond en rien
avec l'esprit des
anciens… Monde
occidentalisé
coupable de ne pas
distinguer entre
culture et
aliénation(36),
entre identité et
tabou, entre
spiritualité et "rassurance",
entre foulard et
personnalité, entre
désespoir et
agressivité… Une
identité, une
spiritualité, se
tiendraient là, dans
cet entrelacs de
fils ? Le grand
vertige métaphysique
s'y enfouirait ?
L'infinie beauté des
choses s'y
expliquerait ?
Avons-nous rétréci
aux mesures de ce
petit carré de soie
ou de coton ?
Devenu récemment au
comble de la
négation de son sens
premier de marqueur
de la caste
dominante,
effacement extérieur
de l'appartenance
sociale,
cache-misère, le
voile remplissait
aussi son devoir
d'homogénéisation
apparente, comme
signe d'une égalité
idéale de la
"communauté"
musulmane. Le
foulard reprend la
fonction. Par
ailleurs, on s'y
réfugie, ainsi que
dans son voile, pour
réduire les frais
vestimentaires ou
les soins de
coiffure. Etre
pauvre et digne :
sous le voile ou
sous la grande
blouse terne, qui
ira voir ? La
différence de vécu
pourtant est
importante à ce
niveau de
représentation
sociale, car jamais
une femme voilée ne
restera voilée en
société féminine, là
où il est important
d'être "habillée",
alors que le
foulard,
curieusement, se
porte toute la
journée et ne
s'enlève ni au
travail ni pendant
les visites.
Personne ne voit
alors la qualité du
tissu sous la blouse
qu'on n'enlève pas.
Ainsi, un signe
évident de caste
supérieure peut être
utilisé pour "faire
illusion" dans un
monde de
consommation où l'on
juge l'être sur
l'apparence. Cette
révolte contre
"l'avoir à la place
de l'être" motive
certaines femmes qui
en font un argument
pour être davantage
"elles-mêmes".
Il est à remarquer
que le langage
courant, en
Occident, confond le
voile et le foulard
qui l'abolit. Et
cette confusion se
fait avec le
consentement des
intéressées : comme
elle est lourde, la
culpabilité de
s'éloigner de
l'ancêtre, comme il
est douloureux de
manipuler " la
vérité " sans se
donner le choix
d'affronter
l'inconnu.
En ce qui nous
concerne
Mettre son humanité,
sa propre valeur, sa
pudeur et son
respect de soi
uniquement dans un
carré de tissu, ou
dans une "marque",
comme disent
certains adolescents
(un vêtement d'une
production à la
mode), ou dans une
relique fétichisée…
Diviniser les
choses, les objets,
quels qu'ils soient.
Les personnes qui
mettent leur foi
dans un carré de
tissage sur la tête,
aujourd'hui, sont
les enfants de la
télévision et pas
les enfants d'une
tradition.
Télévision qui ne
leur apprend (sauf
rares exceptions)
que la procédure
actuelle du partage
des femelles et des
biens de
consommation, que le
fétichisme, que la
révérence devant la
matérialisation de
la vie. Quel savoir
immatériel leur
offre-t-on au
quotidien ? Si la
mode, en Belgique,
souffle des petits
foulards qui ne
ressemblent en rien
au "voile"
traditionnel, il
faut se poser des
questions : dans
l'inconscient
message véhiculé par
des adolescentes,
n'y a-t-il pas
l'aveu d'une
angoisse ancestrale
? Ici comme au Pays,
quelle culture leur
a-t-on communiquée ?
Que leur a-t-on
proposé avant le
temps d'être femmes
? Comment
vont-t-elles s'y
retrouver sans carte
? Elles sont
fragiles ? Leur
revendication est
anachronique ? Oui.
Il faut aller plus
loin, voir que
l'anti-voile, le
foulard est, parmi
les symboles (perçus
comme) religieux,
une avancée
"citoyenne"
importante (au sens
de participation à
la vie de la cité),
dans la limite des
contraintes
sociales. Oui, avec
ce foulard les
femmes essaient
d'avoir des
activités citoyennes
. Elles sont, en ce
qui concerne les
citadines, au moins
dans les sociétés
musulmanes du monde
arabe et les
micro-sociétés
musulmanes du monde
occidental, plus
actives et plus
"libres" que leurs
aînées (libres dans
le sens qu'elles
sont moins jugées
socialement
lorsqu'elles
sortent,
travaillent,
participent à plus
d'activités
sociales). Et même
les rurales qui y
perdent, de fait,
leur autonomie et
leur liberté dans la
tâche, ont le
sentiment d'une
promotion. Nous
pouvons avancer
alors que les
"dirigeants"
politiques n'ont pas
fait leur travail
dans les pays qu'on
disait "libérés" du
colonialisme, où,
idéalement, le
système des castes
devait disparaître…
Ou bien en conclure
qu'aucune
reconnaissance
civique n'est venue
à ces femmes dans
nos pays qui, en
fait, ne sont
peut-être jamais
"sortis" des
colonialismes. Ou
faire le constat que
les intellectuels
arabes se sont
conduits
égoïstement, ou
lâchement.
Dans les pays
d'accueil, une
sérieuse remise en
question doit avoir
lieu quant à l'accès
à l'éducation et à
la culture. Ces
femmes cherchent
leur chemin et la
reconnaissance de
l'entourage. Elles
essaient seulement
de faire bien. On ne
fait pas la guerre à
des gazelles ; on
pourrait, au
contraire, leur
éviter le désert de
pierres, la soif, la
blessure… Mais non,
dans le pire des
cas, on verse dans
la démagogie et le
mépris, dans le "pseudo-respect"
de quelque chose
dont on ne saisit
pas le sens, on
affiche bien haut
qu'on doit
s'incliner devant le
caprice d'enfants
ignorantes parce
qu'on désespère de
leur intelligence.
Quelle serait cette
"liberté de choix"
dénuée de savoir, de
racines, de
références ? Les
jeunes filles qui
pensent se protéger
par une mince toile
(et le geste de
s'entourer la tête
est identifiable) ne
savent rien du long
et douloureux
parcours des femmes
des autres peuples
qui, elles aussi,
viennent du voile.
Elles ignorent
souvent comment
elles peuvent avoir
accès aux études,
aux vacances, à la
sécurité sociale, au
droit de vote, à la
dignité enfin… Elles
ignorent " e chemin
de la datte à la
bouche". Elles
ignorent que dans
leurs pays
d'origine, le sang a
coulé pour une
liberté de tous les
citoyens, que des
femmes sont mortes,
emprisonnées,
torturées, pour que
les générations
futures puissent
étudier et vivre la
tête haute et les
cheveux libres. Ces
peuples qui ont
lutté pour une
séparation du sacré
et de la loi, pour
un accès à une
égalité (qui n'est
pas encore atteinte
mais demeure chère
au cœur) de tous les
êtres humains,
n'acceptent pas
qu'au nom d'une
interprétation
religieuse (douteuse
même dans sa propre
véracité originelle,
comme on l'a vu), on
puisse remettre en
question ce long et
pénible chemin vers
un mieux vivre. Il
n'est pas honnête
d'utiliser la notion
de démocratie au
service d'un signe
clair d'inégalité
entre les êtres
humains. Car, quels
que soient les
arguments pour
"moderniser",
"occidentaliser"
dans le sens suivi
par le christianisme
moderne, les textes
musulmans, on ne
peut pas nier que
les femmes sont
couvertes alors que
les hommes ne le
sont plus, et
qu'aujourd'hui, ce
signe affiché de
différence entre
hommes et femmes est
interprété, de fait
et nonobstant toutes
les considérations
précédentes, comme
une négation
catégorique de
l'égalité des sexes.
Par sa référence à
un texte vieux de
quatorze siècles,
aggravé des marques
des pouvoirs absolus
qui s'en emparèrent,
il signale, ce
signe, "que l'homme
a prédominance sur
la femme". D'autre
part, il n'est pas
non plus honnête de
parler de démocratie
seulement pour
masquer un dégoût
raciste (quel que
soit le "camp " des
"pour" ou des
"contre").
C'est dans la
verticalité des
rapports (sociaux et
humains), dans
l'absence de savoir,
dans le trouble
entourant le mot
"culture" (dans la
paresse de lire
attentivement…),
dans les programmes
scolaires, dans le
flou entourant les
convictions et les
habitudes des
indigènes qu'il faut
chercher… ce qu'il
faut changer.
Les alternatives au
voile
Le voile serait donc
au bout du
questionnement une
réponse à l'angoisse
du retour à
l'animalité (on peut
élargir l'hypothèse
au vêtement en
général) ? Mais ceux
qui ne s'habillaient
que très peu ? Que
fait-on alors des
Phéniciennes en
petites jupes, des
Egyptiennes d'avant
les Grecs, des
Occidentales
d'aujourd'hui, des
Berbères
d'autrefois, des
hommes de tous ces
peuples que
l'histoire du voile
n'a jamais tracassés
?
Par recoupements,
par comparaisons
patientes, par
classement
d'observations, une
réponse étonnante
surgit : le bijou et
le maquillage vont
agir exactement
comme le voile, en
rompant de façon
décisive avec un
"naturel" qui
inquiète. A titre de
témoignage, Léon
l'Africain décrivant
le Maghreb au XVIe
siècle décrit les
paysannes sans
voile, "Les femmes
portent beaucoup de
bijoux en argent…
des bagues, des
bracelets, des
anneaux d'oreilles…
des anneaux aux
pieds…. couvertes de
bijoux d'argent". A
Teijent, à
l'intérieur d'une
plaine marocaine "on
ne trouve que peu
d'argent dans le
pays. Ce sont les
femmes qui portent
ce peu d'argent en
bijoux"(37).
"Les Carthaginoises
de l'ère punique
(avant le voile
romain) se
maquillaient les
yeux, s'épilaient
les sourcils et
s'appliquaient un
fard à joues. Elles
employaient de la
poudre d'antimoine
(khôl) pour les
yeux, on a retrouvé
des récipients (mokhla)
pour le fard des
yeux. On a retrouvé
aussi des pinces à
sourcils ainsi que
des récipients pour
écraser le fard à
joues. Elles
dessinaient des
pastilles rondes sur
chaque joue à l'aide
d'un fard de couleur
rouge…"(38). Quant
aux Egyptiennes de
l'antiquité (avant
le voile grec) ou
aux Africaines
presque nues
couvertes de
parures,
l'information n'est
plus à faire.
Dans cette longue
histoire du voile,
il s'agirait juste
d'un conflit
d'intérêt entre
l'intelligence de
l'espèce (qui veut
d'abord la
procréation) et la
personne humaine
(qui veut d'abord
l'humanisation) ?
Et si la pensée
suffisait à écarter
le danger, mythique
mais présent, du
"retour" à la bête ?
Et si l'on pouvait
se sentir assez
tranquilles pour
imaginer qu'on
puisse être humain
et nu ? Et si la
Culture Humaine
devenait le plus fin
et le plus solide
tissage, capable de
nous raffermir en
notre aventure
singulière de
bipèdes en évolution
?
Les questions sont
plus importantes que
la réponse
On pourrait, bien
sûr, tout admettre à
l'école : les croix,
les kippas, les
foulards, les
marteaux, les
faucilles, les
totems, sans oublier
de permettre aux
naturistes(39)
d'envoyer leurs
enfants à l'école en
tenue d'Adam et d'Eve
(avant la chute pour
les chrétiens et les
juifs, juste après
la chute pour les
musulmans)...
L'humour n'est pas
vraiment au pouvoir,
taisons-nous !
Il serait
intéressant de
travailler cette
hypothèse de la
différenciation
d'avec le règne
animal comme il
pourrait être utile
de cerner la notion
d'un écho de
"revendication
sociale" sous ce
foulard.
Et si nos
appropriations
intellectuelles
devenaient le repère
d'une valorisation
qui rende abscons le
principe de la caste
et la revendication
par textile exprimée
qui en découle ? Et
si l'intégration
sociale, le
bien-être, venaient
tout simplement
désamorcer la rage,
le dépit, l'angoisse
? Quelle nouvelle
utopie, puisant aux
grands courants de
la pensée et de
l'expérience humaine
viendra nous
proposer l'aventure,
à nous tous ?
S'il se trouvait que
nos gestes les plus
banals correspondent
réellement à des
angoisses
collectives encore
mal cicatrisées, la
mode elle-même
pourrait nous
apparaître autrement
: et si le
"piercing" et le
port du foulard
n'étaient en fait
que des variantes
d'une même réponse à
une même angoisse
enfouie si profond
qu'on ne le saurait
plus ?
Avec les précieuses
réflexions et
critiques du
professeur Claude
Javeau (Belge), de
Ali Khedher (Belgo-irakien),
de Samir Dib
(Syrien) et de
Chafiq Allal
(Algérien).
(1) Certains
diraient
"perverties" puisque
utilisant des
revendications
laïques à des fins
de pouvoir
théocratique et des
revendications
démocratiques à des
fins absolutistes.
(2) L'Algérie a joué
et perdu : le
président
Boumédienne jouait
les "intégristes"
contre une gauche
fantôme, ses
successeurs les ont
utilisés pour
prendre le pouvoir
et vendre le pays
silencieusement et à
bas prix après
l'avoir vidé de
toute résistance par
la terreur
"islamiste".
(3) Revue française
l'Histoire, 1998,
"Les intégristes",
pour les citations
qui précèdent.
(4) Marcel Gauchet,
directeur d'Etudes à
l'Ecole des Hautes
Etudes en Sciences
Sociales, à Paris.
(5) William Reich,
"Psychologie de
masse du fascisme".
(6) Notes d'Abdelwahab
Bouhdiba.
(7) Al Dumayri,
théologien.
(8) Imam al Ghazali.
(9) Cité par Dawasa
dans "al mar'a fil
qur'an was-sunna",
p. 266.
(10) C'est
Jean-Louis Declais,
prêtre à Oran en
Algérie, qui attire
notre attention sur
le fait, dans la
revue "Rencontres"
éditée à Alger en
avril 2003.
(11) Abdelhak
Serhane, "L'Amour
circoncis", édit.
Paris-Méditerranée.
(12) Idem.
(13) Hawa Djabali,
"Glaise rouge",
roman.
(14) Une croyance
populaire répandue
dans les campagnes
musulmanes prétend
que les prophètes ne
défèquent pas !
(15) Meral Akkent et
Gaby Franger, ""Le
foulard", un morceau
de tissu entre le
passé et le
présent".
(16) Première épître
aux Corinthiens.
(17) Emna Ben Miled,
"Les Tunisiennes
ont-elles une
histoire ?", Tunisie
impression
universitaire, 1998.
(18) Larges
citations dans les
paragraphes
précédents extraites
du travail de la
psycho-historienne
tunisienne Emna Ben
Miled et de celui
d'Odon Vallet,
anthropologue
français qui étudie
les rapports entre
politique, religion
et psychanalyse.
(19) Ghassan Ascha,
sociologue libanais.
(20) On le sait car
Aïcha (l'épouse du
Prophète) renouvela
la chose de façon
établie vingt-quatre
ans après sa mort.
(21) Mondher Sfar,
"Le Coran, la Bible
et l'Orient ancien".
(22) Idem.
(23) Ghassan Ascha.
(24) Ibn Kathir
Tafsir al Qu'ran al
'azim, t. 5, p. 489.
(25) Contrairement à
une vague de
médisance organisée
en France contre
lui, Mondher Sfar,
qui a reçu des
menaces de mort,
n'est ni
"islamiste", ni
révisionniste, ni
d'une droite
fasciste. C'est un
intellectuel qui
fait son travail.
(26) Mondher Sfar,
"Le Coran, la Bible
et l'Orient ancien";
ce livre peut êre
commandé à l'adresse
électronique
suivante : cassini@compuserve.com.
(27) Abdelhak
Serhane, marocain,
docteur en
psychologie.
(28) A ses débuts en
Algérie (vers 1965),
le foulard et la
blouse faisaient
rire les femmes
voilées. Elles
percevaient cela
comme une dérision
alors que les filles
qui adoptaient cette
mode le faisait pour
pouvoir aller à
l'école, ce qu'on ne
pouvait faire
voilée. "Voile-toi
ou marche normal (à
l'occidentale) mais
ne porte pas ce truc
ridicule !",
pouvait-on entendre
dans les familles.
Mais lorsque le port
du voile était
exigé, c'était la
seule façon de
lutter pour
continuer l'école.
(29) Ethnologue
française. "Le harem
et les cousins",
édition du Seuil.
(30) Meral Akkent et
Gaby Franger, dans
un ouvrage traduit
en français et édité
en Belgique par
l'association "La
voix des femmes".
(31) Mondher Sfar,
historien, docteur
en Philosophie à la
Sorbonne et
anthropologue
tunisien. "Le Coran,
la Bible et l'Orient
ancien".
(32) Odon Vallet,
"Femmes et
religions",
Gallimard.
(33) Code de bonne
conduite d'Ansarî.
(34) "Les Voies
d'Allah", aux
Editions Fayard.
(35) L'inverse est
tout aussi vrai :
l'architecture
interne suit le
costume,
l'interaction va
donc dans la
radicalisation des
tendances.
(36) L'habitude du
voile n'est pas
"culturelle", elle
ne produit rien et
les Occidentaux qui
proclament le
contraire nous
crucifient. Toute
tradition, au sens
d'habitude, n'est
pas culturelle. Le
foulard n'est pas
issu de la
tradition, qui plus
est.
(37) Emna Ben Miled,
"Les Tunisiennes
ont-elles une
histoire ?".
(38) Idem.
(39) "Naturistes",
personnes qui
redonnent à la peau
son rôle d'organe
"filtrant" en
exposant à l'air
tout le corps sans
exception. Cette
théorie pour une
santé du corps
comprend que la
nudité entière
détruit le "secret"
qui engendre
lascivité et
irresponsabilité du
comportement. Les
naturistes font la
distinction entre la
nudité et les
conditions
particulières du
désir sexuel. La
nudité banalisée est
censée détruire les
comportements
pervers.
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