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Le savoir-vivre arabe : corps, attentions, intentions
par Hawa Djabali

 


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A propos de la création culturelle
 par Ali Khedher et Hawa Djabali

 

LA « CULTURE », en langue française, est un nom qui ne désigne pas une ou des choses mais des actions ayant des supports physiques et produisant des repères physiques ou « produits ». Dans son sens littéral, premier et propre, la « culture » n'est ni seulement la semence, ni seulement la terre, ni seulement l'eau ou le soleil, ni la carotte récoltée, mais l'ensemble des actions humaines qui relient ces éléments jusqu'à obtenir la carotte et se répètent constamment pour nourrir les gens. On dit aussi par extension « une culture maraîchère, une « culture céréalière », mais le nom, devenu détenteur du produit de la culture, contient, de fait, en sous-entendu, l'action de cultiver. Le mot « culture » en son second sens est donc bien, au départ, un sens figuré du mot qui signifie « obtenir de la terre, avec savoir, art et labeur, un produit destiné à faire vivre l'homme ». On trouve, en latin, cette application figurée du mot cultûra chez Cicéron : « C'est la philosophie qui est la culture de l'âme ».
En arabe le mot thaqafa, culture, dans son sens le plus ancien, désigne l'action de tailler, d'affiner, d'ajuster, de rendre efficace et utilisable un instrument par une action ferme, précise et techniquement juste. Son application à l'esprit et à toute forme de création humaine « polie » en fait aussi un sens figuré qui prend, comme en français, valeur de seconde définition.
Au niveau de la psychologie des cultures et du sens occulte des mots, il n'est peut-être pas inutile de remarquer que la langue arabe se réfère à un matériau déjà existant (bois, fer, cuivre, or, argent) et place toute la valeur de l'action culturelle, par son référent, sur la qualité du geste, du labeur, du génie humain, reconnaissant dans le legs de la tradition une situation concrète et forte alors que la langue française se suffit de l'idée de semence pour ce qui est de la transmission, ce qui est tout (sans semence point de culture) mais ne représente pas un matériau sur lequel travailler directement et ajoute les impondérables et inattendus que constituent la qualité de la terre, la probabilité du soleil, la disponibilité de l'eau (au sens figuré, les conditions géo-historiques, sociales) à l'évident travail humain que l'image sous-tend. On peut se risquer à dire que là où le latin introduit un doute, une attente, l'arabe est sûr de posséder le matériau et mise tout sur la volonté, l'apprentissage, le talent. Une différence d'une langue à une autre qu'expliquent certainement les modes de production en vigueur aux lieux et époques ou les mots sont nés certes, mais qui livre aussi la clé d'une façon de voir le monde et inclus peut-être les différences existantes dans la profondeur historique, la durée déjà acquise de civilisation (le sujet est assez riche pour être ouvert et faire l'objet d'une étude).
Actuellement, peut-être parce que le brassage des langues et la fréquence des traductions jettent un voile momentané sur certaines définitions, le mot « culture » devient un mot poubelle, aussi utilisé, aussi peu précis qu'une onomatopée. En ce temps où les langues vont devoir se reconnaître et s'ajuster pour jouer au plus juste le concerto du millénaire qui vient, il est utile que chacun s'exprime pour comprendre et être compris. 
Culture : qu'est-ce qu'on désigne par ce mot ? L'art ? Mais l'art doit être alors étendu à toute invention portée par une technique et il faut prendre en compte le fait que si cet art se crée ses supports, lesdits supports sont créateurs de techniques nouvelles. L'art lui-même est un mot qui s'éloigne dans la brume de l'à-peu-près : en latin on parle de savoir-faire, de technique et ce qu'on qualifie aujourd'hui, en français, « d'art », c'était en fait les beaux-arts des latins, c'est-à-dire les savoir-faire qui produisaient de la beauté. Mais encore récemment dans l'histoire du français, on parlait de l'art de la médecine, de l'art du forgeron, du menuisier, du bâtisseur, etc.
Bien évidemment que la culture d'un peuple repose sur son savoir-faire, sur son « art »... Est-ce l'industrialisation qui vide le geste de sa créativité et décompose le produit en plusieurs temps : le temps de celui qui le conçoit et qui reste « homme de l'art » et le temps de celui qui le fabrique, qui accomplit un geste porteur de salaire mais non de réalisation ? Est-ce la barbarie des multinationales du râtelier pour prolétaires (fast food, pizza truc, Mac Do, etc.), « le rêve américain », la décrépitude japonaise, l'appétit capricieux de populaces qui mangent beaucoup trop et n'éprouvent jamais le désir réel de manger qui font tomber en désuétude dans le langage écolier « l'art culinaire » ?
Alors, on dit : « La culture, c'est l'art » (on y inclut tout de même la littérature, la poésie), on ajoute : « C'est la pensée »... Et puis tout à coup, tout se brouille, on tempête contre les conservateurs qui veulent « garder l'art», contre « une culture savante » qui exclurait une « culture populaire », on se souvient de choses assez mal digérées, des mots forgés par des anthropologues en leur jargon scientifique, mots investis de sens qui n'auraient jamais dû s'éloigner de ce jargon, et on saute à pieds joints sur le religieux et le cultuel pour en faire, accompagné d'un certain nombre de comportements spécifiques, archaïques de préférence, caractériels souvent, à la limite du pathologique et de l'obsessionnel : « Une culture » ! Exemples : « La jalousie des Africains du Nord est culturelle », « jeûner religieusement est un acte culturel », « mon élève ne peut pas aller à la piscine, il faut respecter la culture de ses parents ». On entend parler de « culture des prisonniers», dont la sodomie, s'entend ; de « culture des drogués » qui partagent ou ne partagent pas la came suivant des situations précises, etc. Les livres de vulgarisation, la fausse érudition de beaucoup de présentateurs de télévision, les cours d'université mal digérés ou mal donnés et une vanité dévastatrice auront réussi ce prodige : l'homme du commun peu instruit ou mal instruit est en train d'analyser et d'organiser le monde, alors que, dans l'histoire, cette prérogative était en général réservée à quelques crétins spécialisés (mais qu'on se rassure, jamais à ceux qui connaissaient leur sujet).
Et bien non ! la jalousie n'est pas culturelle mais son analyse psychologique ou la pièce de théâtre Othello le sont. La recherche spirituelle, l'ascèse, parce qu'elle participe de la pensée, de la technique, l'élaboration d'un livre philosophique, même religieux, sont culturels, mais l'observance vide, obéissante, terrorisée souvent (par l'idée de l'enfer par exemple, du crachat du voisin, du cachot ou de la mort suivant les cas et les pays), d'un dogme figé, n'est pas culturelle, elle n'est que le symptôme de la peur du mammifère qui comprend le passé, le futur, qui parle, donc qui aborde l'abstrait, et qui s'affole : elle ne participe d'aucune «culture». La sodomie n'est pas une culture, c'est une pratique parfois obligée, parfois infligée, parfois agréable. Faire beaucoup d'enfants à notre époque ne relève pas d'une culture mais d'un obscurantisme.
La morale qui sert, comme la religion (entendons le pouvoir qui utilise une religion, l'organisation sociale d'icelle), à « débestialiser » dans un premier temps et à dominer dans le temps qui suit, ne peut pas rivaliser avec la philosophie ; par contre l'éthique qui procède d'un examen continuel et d'une transmission de savoir, est tout à fait culturelle.
Le savoir-vivre, considéré longtemps, en français, comme un art, ne comprend pas seulement des observances, il est l'art de la communication et du « vivre ensemble », élaboration constante et vivante ; lorsque le « tact » est expression naturelle, lorsqu'il sert une éducation qui permettra une intégration gracieuse dans une société difficile, il s'érige en dogme bête et méchant dans certains milieux et perd sa participation culturelle.
On reconnaît un acte culturel à ce qu'il possède une semence, la transmission du savoir et du goût, à ce qu'il faut œuvrer et posséder une technique pour le réaliser (cultiver), à ce qu'il exige certains éléments, groupe social, savoir du groupe, respect minimum du créateur, participation minimum des auditeurs, spectateurs, utilisateurs, amateurs... (le terrain, l'eau, le soleil).
Exemples : celui qui écrit n'existe en son œuvre que par ceux qui lisent, qui accomplissent les 50% de l'œuvre ; l'homme qui fabrique un tuyau de poêle accomplit une œuvre culturelle seulement si le tuyau qui va être utilisé est parfaitement réalisé ou si le tuyau qui ne sera pas utilisé est significatif au niveau d'une expression de la pensée (et se retrouve pour le meilleurs et pour le pire dans une galerie dite « d'art »).
L'art du commerce existe aussi, mais il tombe souvent dans la première définition latine du mot ars qui est la malice, la séduction à des fins... peu avouables, mais avouées calmement à la télévision comme valeurs modernes (et pourtant, avec la prostitution, le temps lui a donné ses lettres de noblesse comme le plus ancien métier du monde). C'est pourtant par le commerce plus encore que par la guerre qu'on pénètre « culturellement » un peuple. Tous les génies, tous les savoir-faire passent par le commerce d'une façon ou d'une autre. La façon de pratiquer ce commerce fait bien partie d'une culture.
 
On peut se risquer à dire que :
La culture, c'est la création permanente, continue, renouvelée, perçue et appréciée dans un but d'évolution humaine et de compréhension de l'homme et du monde qui lui est accessible. Elle transforme ou respecte la nature, change ou déplace le matériau brut, dans un but utilitaire, esthétique ou philosophique.


La création, c'est le renouvellement inventif et libre du geste qui produit, une conception neuve pour la réalisation d'une œuvre et l'enrichissement de la réflexion humaine dans une perspective illimitée. Dans un processus « d'adaptation » permanent, c'est la réutilisation de la pensée et des matériaux suivant de nouveaux ordres et de nouvelles conceptions.


La tradition, c'est l'ensemble des gestes, des dits, des savoir-faire du passé, gardé en mémoire avec ses supports et son enseignement vivant mais sans qu'aucun critère, ni philosophique, ni culturel, ni de sens, ni d'esprit, ne permette de faire un tri quant à la valeur ni à l'utilité de ce qui est transmis.


La tradition culturelle serait alors l'ensemble des créations, des performances de l'art, de la pensée et des savoir-faire connus, mémorisés et enseignés, capable de servir de base et d'élan à des créations nouvelles.

On peut donc revenir à la culture pour une définition plus complète et dire qu'elle est l'ensemble dynamique des interactions prenant en compte la tradition culturelle et ses supports, la création et sa diffusion au présent, dans un processus continuel de récupération, de formation, d'enseignement et de créativité dont le but serait un plaisir purement humain et humanisant, indispensable puisque garant de l'évolution possible, du non-retour à l'animalité et de l'évitement de la déchéance pour l'espèce.


Ce qui nous amène à dire que la création est culturelle lorsqu'elle s'inscrit dans une perpective de liberté, lorsqu'elle diffuse le souvenir de cette liberté totale de l'instant créatif, traduisant suivant son propre langage la vérité de son temps et de son lieu. Exemples : l'invention de la chambre à gaz ou de la torture de la roue ne sont pas des créations culturelles puisqu'elles n'entraînent aucune « production » spirituelle ou matérielle mais une destruction et une dégradation de l'homme. L'invention de l'excision ou du gavage obligatoire pour parvenir à l'obésité sont, de la même façon, perversités liées à des pathologies de l'esprit, mais celui qui commence à chanter et fait chanter tout le monde dans la chambre à gaz pour abréger les souffrances de ses frères, celui qui jeûne pour que les droits de l'homme soient respectés, inventent, créent, de nouvelles situations, pleines de l'expérience et du savoir-faire de leur spiritualité, de leur philosophie, qui portent la marque évidente de la culture, de l'humain spécifique.
 
Située au point d'intersection exact où passent la tradition culturelle, l'aspect physique du présent en un lieu donné, le moment historique, la disponibilité des techniques, des matériaux et des supports, les influences philosophiques, les contraintes confessionnelles du temps et du lieu, elle serait, la création, dans ses expressions les plus fines, une nouvelle adaptation de la façon de dire le monde et l'homme, un instant de poésie, d'absolu, une synthèse esthétique des perceptions et de la pensée profonde, un savoir-faire : le geste de l'artiste, reçu, diffusé, accepté.
 
En ce qui concerne le monde arabe
(Ce que nous entendons par « Monde arabe » : du Maghreb qui touche l'Europe jusqu'au Machreq qui touche l'Iran, entendons une zone pleine de diversité fonctionnant sur un imaginaire, une créativité et des valeurs assez semblables depuis plus de deux millénaires, ayant sur un fond de cultes assez ressemblants de la déesse de la fertilité, de dieux tribaux et de symbolisme, vécu les trois religions du Livre, possédant le même goût pour la poésie et la philosophie, des artisanats et des habitudes culinaires proches, et, depuis la religion musulmane, le partage d'une langue. Parlant du Monde arabe, de façon générale, à notre époque, on parle de pays brisés, harcelés et pillés à cause de leurs richesses physiques).
 
Que voit-on ?
 
Pour les réalisations nationales, les Unions d'écrivains, d'architectes, de peintres etc. : ce sont les plus médiocres qui les animent, et qui ne peuvent d'ailleurs pas ou peu évoluer parce que pris dans le jeu des influences partisanes et au service de tyrannies qui utilisent les artistes pour affirmer leur puissance (penser aux portraits des puissants dans la royauté européenne, penser à l'époque d'Hitler, Mussolini, Staline, à l'Espagne défigurée par Franco, aux gros étrons de bétons porteurs de symboles nationalistes dans les pays du tiers-monde, etc.).


La conséquence logique de la pression exercée par les dites tyrannies : l'exil pour les plus brillants des créateurs lorsqu'ils peuvent échapper à la mort. Les pouvoirs ne sont pas dupes : ils savent que toute créativité sonne l'appel à la liberté, d'où cette chasse aux intellectuels et aux artistes qui, lorsqu'ils ne sont pas poursuivis par les représentants de leur gouvernement, doivent échapper à la fureur qui se réclame de la religion.
À titre d'exemple on compte actuellement plus de sept mille artistes et chercheurs confirmés qui ont dû fuir l'Irak à cause des folies du gouvernement. Devant le meurtre à répétition des intégristes et l'attitude lâche ou consentante du gouvernement devant ces meurtres, tout ce qui essayait (péniblement) de penser ou de créer en Algérie a fui. Ces mêmes pouvoirs ont étouffé les artisanats, découragé les ouvriers, désespéré les paysans.


La contrainte religieuse de la majorité musulmane : même sans parler des fanatiques, les croyants, dans leur ensemble, sont marqués par cette suspicion très protestante, très naïve, très peu avertie, à l'égard des arts et de la pensée. Idéalement, la majorité des musulmans pense qu'ils ne devraient lire un ouvrage que s'il commence par « Au nom de dieu le miséricordieux » et s'il traite un sujet conjointement à la morale religieuse ; les musiciens sont des diables - ce qui a laissé sa trace en Europe, à ce qu'on croit, les tribus de musiciens et chanteurs chrétiens abandonnées sur le sol européen sont devenus les Gitans de l'arabe chaïtan, diable - les philosophes sont maudits, les poètes vous précipitent en enfer si vous les lisez ou apprenez, les sculpteurs, les peintres sont des mécréants, etc. Il est à remarquer que seuls les khalifes, ou commandeurs des croyants, qui étaient réellement mécréants ont laissé la culture arabe glisser à travers les mailles de l'interdit, et que sans leur vie dissolue, on ne parlerait peut-être plus de culture arabe depuis longtemps ! C'est un énorme problème : moins les gens sont cultivés, plus ils recherchent le Surmoi collectif dans l'obéissance religieuse à la lettre, et plus ils sont dogmatiques, moins ils se cultivent ; on dirait que cette spirale infernale s'accélère au cours du temps. Seuls la désobéissance ou le laxisme sauvent ! Ce qui bien évidemment crée une situation inquiétante...


La fin des minorités par épuration confessionnelle, ethnique, linguistique. Disparus les musiciens juifs algériens, en exil ou assassinés les peintres kurdes irakiens, interdits de parole dans un si proche passé, les poètes berbères marocains... Dans la subtile alchimie des peuples, de cela même d'où sort le génie, retrancher brutalement un élément, souvent détenteur d'un art particulier, cause un déséquilibre qui affecte toute la population. Parfois, même présente, une communauté est tellement brimée ou méprisée qu'elle ne peut plus créer, ainsi les chrétiens d'Égypte condamnés au commerce ou au ramassage des ordures.


L'explosion démographique de ces dernières décennies provoque, de fait, l'impossibilité de la transmission du savoir et des techniques anciennes, barre le chemin qui permettrait d'accéder aux techniques et pensées nouvelles. Enfant de la pauvreté et de l'aliénation religieuse, cette situation dramatique est vécue comme un véritable suicide culturel qui entraîne parfois la levée de l'une ou l'autre génération d'assassins. Et, comme d'habitude, plus la mort et la misère rôdent, plus la frénésie d'enfanter s'empare du groupe.


Résultant de ce qui a déjà été dit, le non-accès aux lieux de la diffusion culturelle ou aux supports de la diffusion. Pauvreté, pression étatique et censure, interdits religieux, tout y contribue, de sorte que ceux dont la curiosité et la soif de culture reste vive, ne peuvent pas s'en approcher.


Le développement systématique de l'ignorance : par tous les moyens, les pouvoirs arabes s'efforcent de garder les peuples dans une stupidité qu'ils pensent génératrice de calme et de résignation. Suivant les cas, ils privilégient le sport militarisé, les drogues douces (le Maroc flottait jusqu'à récemment dans un nuage d'herbe toxique, le Yémen dort sur des tas de qat...). La religion, la télévision, le manque de livres, aident le niveau scolaire à s'effondrer. Les maîtres artisans, les musiciens, calligraphes, disparaissent sans qu'on garde trace de leur savoir. On dirait que la grande préoccupation de ces pouvoirs est d'inventer des conflits et des palabres dans le seul but de distraire le citoyen de sa misère physique, morale, culturelle.


Fragilité des supports et des transmissions des savoirs anciens pour cause d'oralité, par manque d'organisation, les maîtres artisans calligraphes, musiciens, potières et autres n'enseignant qu'à titre particulier. Souvent, peu sûrs de leur choix en ce qui concerne le disciple, l'élève, ils retiennent le savoir, n'en communiquant qu'une mince partie. Le changement des modes de vie précipité par les invasions occidentales (militaires et de marché), donc le bouleversement des besoins et des rythmes, le désarroi entraîné par la proximité de l'objet de série donné par la publicité comme un « reflet » culturel de l'Occident, et sans qu'aucun repère ni démenti ne puisse contrer le mensonge, tout concourt à la destruction d'une tradition culturelle populaire, qui a toujours été le nid des grands artistes (Oum Kelthoum, fille d'un chanteur pour mariages, Baya, née dans une famille de brodeurs d'or, sans parler des grands artistes, du contexte dans lequel ils vécurent. Le calligraphe Hassan Massoudy évoque encore l'architecture et les calligraphies qui enchantèrent son enfance). Tous témoignent que l'art ne vient jamais de nulle part. Cet écroulement risque d'en entraîner d'autres.


À l'intérieur du Monde Arabe, les différences apparentes de régimes entre les pouvoirs en place et les rivalités que cela occasionne ne facilitent pas la circulation des œuvres, ni des idées, ni des techniques.


Due aux nouveaux moyens de communication, la prise, par les médias occidentaux, de populations passives peu ou pas intruites. À noter que l'idéal de vie présenté par un certain protestantisme américain (du style Dallas ou autre feuilleton télévisé) est si proche de la conception de cet autre protestantisme qu'est la religion musulmane telle que comprise par une large majorité, que les populations s'y retrouvent très bien, que ce soit dans cette richesse bénie de Dieu, dans la structure familiale sacralisée, la place de la femme, et tant d'autres choses (les barbaries ont tendance à se ressembler). Et cet envahissement est d'autant plus dangereux qu'aucun outil (journaux, conscientisation de groupes, livres) n'est susceptible d'aider à rompre la crédulité. L'antenne parabolique est plus efficace que les chars d'assaut.


Enfin, sur le modèle occidental mondialisé de la destruction de la créativité par la tromperie, faisant passer le produit culturel commercialisé pour la culture elle-même, le « bon » c'est ce qui se vend, s'achète avec un maximum de bénéfices, et nous voici très loin du calligraphe qui travaille sa puissance thoracique pour lier son trait en rétention, du poète chantre du peuple opprimé, de l'objet d'art vénéré, ou du chant qui jaillit libre et gratuit d'une terrasse au crépuscule... Les grands musiciens arabes prenaient leurs luths en compagnie, et jouaient à l'inspiration...
 
Cette situation de la création culturelle dans le Monde arabe se manifeste aussi bien, en écho, en Europe, dans ces morceaux de peuples, pour ne pas dire ces débris de peuples, que sont les communautés immigrées.  
Autre facteur d'érosion : tous ces créateurs en exil doivent se faire admettre par les milieux culturels des pays d'accueil, donc « plaire » donc se détourner parfois, souvent peut-être, de l'expression profonde et spontanée qui émanerait de leur culture profonde.
Dernière remarque, la création, nous l'avons dit, dans les pays arabes comme dans les pays de l'exil, va presque toujours contre le pouvoir ou contre la contrainte religieuse, et l'on peut se demander si cette constante n'amène pas à une expression de l'urgence (une inquiétude exprimée explicitement par la critique littéraire algérienne Christiane Achour) qui laisserait parfois une place exiguë pour l'épanouissement d'une œuvre.
À notre époque, la culture arabe n'a presque plus à voir avec l'ethnie ni la confession : si nous invitons ensemble un kurde (zone arabe) musulman, un palestinien chrétien maronite, un Egyptien communiste, un Marocain juif ou un Irakien juif déporté en Israël, un Algérien berbère anarchiste (cultivé et instruit en histoire s'entend), un Libanais druze, un Arménien chrétien syrien, ils écouteront la même musique avec le même plaisir et les mêmes exclamations de délices, communiqueront (avec des rires et peut-être des difficultés, mais pas toujours) en langue arabe, et pourront apprécier les mêmes œuvres d'art, suivant les mêmes références. À la cuisine, ils trouveront vite un terrain d'entente et se rappelleront leurs mamans en train de faire du pain ! Dans un futur proche, et compte tenu de la situation décrite, les cultures quitteront peut-être leurs sphères géographiques pour devenir patrimoine humain... Qui seront les créateurs de demain ?
Si un Japonais joue Sybellius, si une Américaine chante Mozart, les compositeurs de musique arabe compteront-ils des Français, des Belges ou des Irlandais ? Mais oui, ça commence ! Alors, le goût pour une culture tiendra-t-il plus de l'histoire d'amour que de la prédestination pour cause de naissance ?
En fait c'est une résistance acharnée à la barbarie qui pousse les penseurs et artistes arabe, à l'exil, et là, les tient debout pour continuer à créer.
La question que l'on peut se poser, concernant la culture arabe, compte tenu de la situation internationale et de la méconnaissance totale, innocente ou voulue, du côté occidental qui s'enlise dans un ethnocentrisme effrayant sans considérer ce qu'un tel écroulement signifierait pour lui-même, c'est : Combien de temps peut durer le miracle ?
Qui parle de métissage devrait bien connaître son sujet ; pour se métisser il faut que l'une et l'autre partie existent et puissent se rencontrer à égalité ! L'Occident a, en ces temps, la mauvaise habitude de croire qu'évoluer, c'est lui ressembler et l'imiter. Ceux, par exemple, qui distinguent réellement les qualités et composantes d'une musique sont assez peu invités à s'exprimer publiquement, et d'ailleurs, aussi prudents qu'en temps d'inquisition les savants, ils se font tout petits pour ne pas être accusés du péché « d'élitisme », entendez science et talent, et brûlés sur le bûcher de la « culture savante ». Si le métissage consiste (toujours à titre d'exemple), et uniquement (pas seulement pour s'amuser), à prendre les restes d'une tradition musicale populaire abâtardie par la fureur des gros sous et, la passant sous le rouleau compresseur du synthétiseur, à lui faire rendre l'âme en reprenant le « rythme à tout faire » de certains morceaux de mauvais jazz, alors... En chaque expression, il y a la hiérarchie de la qualité : faire l'amour, faire le pain, faire un poème, ça s'apprend. Chaque genre peut atteindre l'admirable à un moment de son histoire, de façon particulière et unique, mais la médiocrité nivelle le tout et ressemble toujours et partout tristement à elle-même.
Si humainement, tout est égal à tout, plus besoin du mot « culture ».
Les cultures sont comme les amants : il n'y a de liberté d'amour que si l'admiration, le respect, le plaisir et la reconnaissance de l'entourage sont présents. On peut « tomber amoureux » d'une culture au point d'en perdre sa petitesse ! (De la sienne ou de celle des autres, qu'importe !) Et comme en amour, cet éblouissement, cette jouissance sans culpabilité, ce chemin de l'aimé, deviennent la clé qui vous ouvre aux cœurs des autres ! Les cultures continueront (comme depuis toujours) à s'enlacer, à se séduire, à se plaire, précisément parce qu'elles diffèrent : leurs enfants sont des œuvres nouvelles qui grandiront avec le temps.

Quel que soit le poids des évidences, le confort qu'elles procurent, le temps est venu : nous ne ferons pas l'économie de la pensée, du débat, des formes possibles de notre évolution commune...
Ô gens de la décision, s'il vous était encore possible, malgré cette terrible et dérisoire urgence du mandat électoral, de lire, de réfléchir...

 


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Musique de l'Ecole de Baghdad
 par Ali Khedher

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