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La
relation au corps chez les Maghrébins :
d'où
nous venons et les contre-valeurs
rencontrées dans la résidence
occidentale
par
Hawa Djabali
Le travail de Hawa
Djabali s'étend du
milieu des années 60
à nos jours.
Enquêtes en milieux
rural et citadin en
Algérie, émissions
radiophoniques,
conférences. Elle travaille
sur le rêve durant 3
ans en enregistrant
des récits de rêves
qu'elle met sur
antenne à Alger et
recueille le sens
attribué à ces rêves
de tous les coins du
pays. Elle fréquente
les spécialistes des
sciences humaines
des pays voisins,
échange, compare. A
partir de 1989, en
exil, elle voyage
dans les pays arabes
orientaux, toujours
avec cette écoute
spécifique. Elle se
rend souvent au
Maroc et s'immerge
dans la vie
quotidienne des
populations. A
partir de 2000, elle
peut rentrer en
Algérie et se
replonge au sein des
cités et des
campagnes pour noter
les changements et
les évolutions. Ce
qu'elle livre ici,
de façon rapide, "à
la hache" comme elle
le mentionne, est
donc un résultat qui
sous-entend des
notations précises
sur plusieurs
dizaines d'années.
En même temps, ce
sont des questions,
des réflexions, des
pistes qu'il serait
intéressant de
vérifier, de
poursuivre. Notre
bulletin ne nous
permet pas une
intervention plus
détaillée :
entendons bien, et
l'auteur insiste
pour ne pas créer la
confusion, que la
généralisation est
fondée mais
extrêmement
synthétique et ne
peut être prise qu'à
titre indicatif.
Nous allons partir
d'un vécu
nord-africain. Des
pays d'origine tels
qu'une personne de
plus de cinquante
ans les a connus. Il
est clair que telle
ou telle
particularité locale
pourrait infirmer
nos notations,
exceptions
confirmant une
expérience commune.
Nous allons essayer
de décrire le
ressenti comme il se
vit dans nos pays
d'origine, le
quotidien physique
du pays d'accueil en
ce qu'il s'oppose ou
blesse des évidences
si profondément
ancrées qu'elles
persistent,
inconsciemment, dans
la sensibilité des
nouvelles
générations et le
résultat observé de
ce télescopage.
Une longue
histoire du
sacrifice et des
codes religieux
Le Maghreb est
englobé dans
l'histoire des
influences arabes.
La culture arabe est
empreinte de la plus
ancienne
organisation humaine
que l'on connaisse.
Depuis cette Afrique
de l'Est qui
touchait dans les
temps immémoriaux
cette terre que
l'Occident appelle
aujourd'hui les pays
du Golfe avant que
la faille de la mer
Rouge ne vienne les
séparer, jusqu'au
sud de la
Méditerranée dont
les Terres
intérieures furent
en relations
répétées avec ce
Proche-Orient de
l'Est méditerranéen,
c'est bien là que se
nouent une première
vision de soi, du
corps humain, une
première image, une
première angoisse.
Longtemps, le culte
du mystère de la
vie, qui prend et
qui donne, qui fait
naître, jouir,
souffrir, mourir, va
suffire. La
transaction, l'art
de donner pour
prendre, sera la
grande règle. "Je
donne de l'eau à la
terre, elle me donne
des végétaux ; je
nourris une femme,
elle enfante ; je
nourris un enfant,
un jour il travaille
pour moi ; je donne
une femme à une
autre tribu, nous
faisons des
échanges". Il semble
bien que la
stupéfaction de
pouvoir réaliser des
choses ou des
actions suivant un
désir ou un plan
préétabli entraîne
notre ancêtre à se
prendre pour modèle
et à représenter la
vie à son image : la
Déesse. De cet
anthropomorphisme
primitif et de
l'obligation
d'organiser une
société plus grande
que la horde, une
attitude va nous
rester : le
sacrifice. Le
sacrifice c'est :
"Je te donne quelque
chose de précieux
et, en échange, tu
réalises mes
désirs", et nous
nous sommes mis à
hiérarchiser nos
biens en fonction de
la "protection"
attendue. Pour la
caricature, on
pourrait dire que le
principe maffieux
était né. Dans cette
hiérarchie, il
semble bien que les
sociétés d'alors ne
se soient pas trop
inquiétées de la
reproduction
féminine ; par
contre, l'angoisse
de l'impuissance
masculine ou de la
disparition
masculine devait
hanter les premières
cités. Les biens les
plus précieux
étaient donc,
probablement, les
corps des jeunes
mâles et le sexe des
femmes. On aura des
sacrifices humains
masculins en premier
lieu, de la
prostitution sacrée
et des dons
alimentaires. Mais
le premier choc de
l'acquisition de ce
libre-arbitre passé,
on peut concevoir
l'immense inquiétude
provoquée par la
conscience de cette
nouvelle
indépendance. Ce qui
nous crée et nous
dépasse obéit à des
lois qui considèrent
les espèces et non
l'individu. On voit
que pour résister et
régner, l'homme a
fragmenté le savoir,
spécialisé l'action.
La Culture étant
l'action de sortir
de l'indivis et du
fusionnel, de
désorganiser
l'instinct au profit
d'une projection
dans le temps basée
et fondée sur le
support d'une
mémoire. La
culpabilité, "la
faute" de "désobéir"
à la fatalité de la
condition animale
est insupportable.
Plusieurs réponses à
cette angoisse
feront surface : la
déification des
animaux, la loi
comme tabou
inviolable, la
codification comme
substitut à la
grande loi de la vie
et enfin la création
du dieu masculin, en
route pour l'unicité
par élimination des
autres dieux, Dieu
unique qui punit
l'homme d'être sorti
de l'animalité, de
"l'innocence", aux
fins d'esquiver
quelque chose
d'infiniment plus
grave, de l'ordre de
la disparition de
l'espèce.
Au long des
millénaires, nous
avons gardé quelque
chose de cette
culpabilité de notre
forme humaine, de
notre pensée
humaine, et il se
peut que ce qu'on
nomme "pudeur" ait
encore quelque chose
à voir et avec "la
faute" du corps
humain redressé, et
avec l'horreur de
l'empreinte de cette
même animalité.
Toute forme
religieuse aura donc
comme premier devoir
de préserver une
tradition-protection
en relation avec
l'organisation
sexuelle, puis de
contrôler le libre
exercice de la
pensée qui restera
l'expression la plus
parfaite du "mal".
C'est dire que la
société arabe, dans
son ensemble, cache
les corps, sacralise
la relation sexuelle
dans un rituel qui
exalte et glorifie
(le mariage) et que
toutes les religions
nées en ces lieux,
exportées en
Occident, en
Afrique, en Orient,
porteront la marque
indélébile de cette
contradiction :
crainte d'être "trop
Hommes", crainte
d'être encore trop
"bêtes".
Le schéma
corporel (vie et
mort)
En fait, à travers
les différentes
religions
monothéistes du
Monde Arabe, la
première religion,
celle de la déesse,
continue à vivre. On
appartient à la
terre, à sa mère, à
sa communauté de vie
et même la religion
musulmane, dernière
en date et largement
répandue, n'a pu
détourner le cours
de ces adorations.
Elle revivifie même
certaines pratiques
(pas forcément
toutes dans les
textes sacrés),
telles que le corps
nu dans le linceul,
à même la terre ; le
maquillage des pieds
et des mains des
mourantes en rouge,
le sacrifice du
prépuce qu'on rend à
la Terre lors de la
circoncision,
l'attachement
physique à la mère
jusqu'à un âge très
avancé (jusqu'à la
mort de la mère le
plus souvent),
l'idéalisation des
mères et la
détermination de soi
par la mère. Cette
détermination par la
mère est "réelle"
dans la religion
juive, où l'on est
juif par sa mère,
plus symbolique dans
la religion
chrétienne arabe, où
Lalla Mariam (Vierge
Marie) tient une
place importante, et
franchement physique
dans la religion
musulmane (très
explicite dans les
malédictions), où
"le Paradis est sous
les pieds des
mères". La situation
et la santé de la
mère est importante
pour la santé des
hommes et des femmes
arabes. Comme dans
la religion
ancienne, on
glorifie, on exalte
le masculin comme si
le Féminin était la
norme, la base,
l'éternel, la vie.
Le culte phallique,
spirituellement
féminin, est (entre
autres) un rituel
d'encouragement qui
sous-entend
l'angoisse de ne
plus pouvoir dresser
les pénis. En
symétrie, on
pourrait se poser la
question sur la
glorification de
l'image féminine
dans les sociétés
occidentales : se
demander si une
angoisse généralisée
de voir "la vie",
dans sa globalité,
disparaître, ne
sous-tendrait pas
cette expression.
L'Occident, qui
transforme la fête
des travailleuses en
"fête des femmes",
ne laisse pas de
surprendre une
arabité pour qui une
naissance masculine
reste une "bonne
surprise", une
bénédiction,
sous-entendu dans le
langage profond :
"une anomalie". Ce
que l'on fête, dans
une naissance mâle,
c'est "ce qui
pourrait ne pas se
produire et qui se
produit quand même".
Or, en général, la
femme arabe possède
la conviction intime
qu'elle peut
produire des filles.
Dans un schéma qui
persiste, pas un
instant l'au-delà
n'est envisagé sans
le corps : d'où le
lavage et les soins
mortuaires. La
société occidentale
qui dissèque les
morts, qui place des
pierres lourdes ou
du ciment sur la
"Terre vivante qui
ressuscite", la
société plus
orientale qui brûle
les cadavres, tout
cela blesse des gens
sans questions,
venus d'évidences si
profondes, si
antérieures, que
tout texte, tout
message sacré se
plie naturellement à
des pratiques sans
mémoire apparente
mais qui structurent
le "moi" collectif.
La beauté,
comment la définir
maintenant ?
(Travail sur une
destruction de
l'idéal)
La norme de la
beauté, c'est
d'abord l'apparence
de ce qui règne, de
ce qui domine, de ce
qui rassure.
Longtemps, la
civilisation,
l'apparence humaine
affinée, fut le
modèle
moyen-oriental ou
africain du Haut-Nil
ou des royaumes
sahariens. Ces
modèles ont eu des
dizaines de milliers
d'années pour
imprégner ce qu'on
appelle le "goût".
En très peu de
temps, grâce à la
multiplication par
elle-même d'une
culture qui anticipe
sur le développement
réel du cerveau
humain, un autre
monde, plus dur,
plus adaptable, plus
angoissé, porteur
d'angoisses
nouvelles, a pris le
contrôle de la vie :
un demi-millénaire a
suffi. La norme
change, les moyens
de communication
rattrapent le temps
pour dresser un
autre modèle. La
civilisation est
maintenant à
l'Ouest. L'humain
couleur "ver de
terre" devient "plus
beau" que celui qui
vit au soleil. L'œil
et le cheveu sans
pigment fort
incarnent le charme.
Au présent, les
poitrines féminines
qui n'allaitent
plus, les corps sans
muscles, les fesses
plates, les nez loin
de la bouche,
représentent un
idéal modelé par
l'Occident. Les
Arabes sont
subjugués mais
reviennent toujours,
sauf exceptions, au
modèle ancien "afro-oriental".
L'immigré en
provenance du monde
arabe n'en finira
pas d'hésiter, de
mépriser ceci et
cela, ce qui vit au
pays et ce qu'on
trouve en Europe.
Homme ou femme, il
sera pris toujours
entre des
définitions
esthétiques et des
désirs contraires.
On objectera que les
femmes blanches sont
considérées comme
les plus belles dans
le Monde arabe : il
s'agit là d'une
expression de caste.
Si une jeune fille
peut rester enfermée
et "blanchir" comme
une endive (chicon),
à condition qu'elle
soit de race
blanche, c'est la
preuve que sa
famille est assez
riche pour ne pas
l'envoyer aux
champs. Autrefois on
aimait les femmes
bien en fesses, un
texte arabe ancien
dit que "le comble
de la beauté, c'est
qu'une femme ait
l'air assise
lorsqu'elle se tient
debout" ! Les
rondeurs ont à peu
près la même
signification de
caste que la
blancheur, sauf que
l'idéal se complique
d'une mémoire très
ancienne où la
famine était
l'ennemie principale
de l'Homme : avoir
des réserves pour
procréer ou allaiter
allait donc dans le
sens de la vie.
L'Occidentale pâle
et mince qui
travaille à
l'extérieur provoque
un désarroi
semblable à celui
que provoque l'homme
intellectuel de peau
noire. Ce ne sont
pas seulement des
clichés, ce sont des
points de repère
ancestraux qui
échappent à la
conscience. Malgré
tout, le désir
profond, de "base",
renvoie à une
musculature
nerveuse, à une
taille mince, à une
silhouette vive, à
une peau "chaude" et
colorée. L'idéal
étant ce rose à la
fois mat et à peine
brun : "samra",
dit-on d'une femme.
La célèbre histoire
d'Antar installe le
conflit entre la
représentation
idéale esthétique du
désir et les signaux
sociaux : le père
(prince) blanc (sans
doute bien cuivré)
ne peut résister à
la beauté noire
d'une femme qu'il
capture avec son
troupeau de
dromadaires. Il
engendre Antar, qui
n'a pas accès au
rang de son père
parce qu'il est trop
brun. Antar est
éperdument amoureux
de sa cousine
"blanche" qu'on
garde à la tente et
ne peut "aller aux
troupeaux" de par sa
condition sociale.
La cousine aime
Antar, qui est poète
et représente le
guerrier
(protecteur) dans
toute sa générosité,
son intelligence et
sa beauté noire,
musclée. Le clan met
du temps à
reconnaître les
qualités
intellectuelles et
physiques du héros.
Antar reste un idéal
noir dans un monde
plus clair, comme
une mémoire reniée
qui ne désarme pas :
la légende en est la
preuve. Beaucoup de
légendes ramènent à
cet idéal noir très
ancien, pas souvent
négroïde mais plutôt
"africano-oriental".
Ziryab (le Corbeau),
qui introduisit la
musique écrite, les
écoles de musique,
inventa une grande
quantité
d'instruments
musicaux et un
nombre incroyable de
pratiques d'hygiène
et de savoir vivre
en Occident, par
l'Espagne, était un
génie de la musique,
un modèle d'homme
raffiné et civilisé
; il était noir. La
plus grande
représentante du
mythe de l'Arabie
heureuse rendant
visite aux
territoires de
l'Ouest, rencontrant
le héros mythique
d'un monothéisme
encore très
accidenté, Salomon,
est la très belle
Balkis, reine de
Saba, noire ou très
brune. Beaucoup
d'exemples peuvent
sortir des mémoires.
En schématisant à
l'extrême, on
pourrait dire que
l'image poétique
liée à la terre, à
l'ancêtre de la
mémoire extrême, à
la fertilité, à la
sagesse et au
bonheur est un idéal
plutôt svelte et
foncé, tandis que la
pâleur et
l'embonpoint
appartiendraient à
la société des
nouvelles castes, à
un sentiment de
richesse et
d'orgueil. Ce serait
l'expression d'une
classe sociale
égoïste, suscitant
l'envie. Mais ceci
n'est que mise en
lignes brèves d'une
perpétuelle
hésitation qui se
conjugue dans toutes
les nuances
possibles.
La difficulté par
rapport à
l'Occident, c'est de
ne pas comprendre ce
qui organise ses
valeurs esthétiques,
ni même le désir
physique. La plupart
des "modèles" du
cinéma ou de la mode
font rire les gens
des pays arabes qui
ne les trouvent pas
beaux. Les émigrés
sont tiraillés parce
qu'ils ont souvent
admis la préférence
du pays d'accueil,
mais lorsque les
tantes ou les
cousines du pays
disent "Mais
qu'est-ce que tu lui
trouves ?", on ne
sait plus expliquer.
Ce qui reste
prégnant dans la
culture arabe, c'est
le culte de l'œil,
qu'on aime grand
avec l'iris brun ou
doré couleur du miel
et le blanc de l'œil
blanc émail.
Longtemps, les
sourcils rapprochés
furent aimés. L'œil
vert doré, plus
courant au Maghreb,
ne choque pas mais
se vit comme
étrange, voire
inquiétant. On
l'interpose contre
le mal. Par contre,
toujours au Maghreb,
l'œil bleu fait
peur, met mal à
l'aise et n'est pas
admiré. Au
contraire, au
Proche-Orient, où
l'œil bleu-gris est
fréquent, il ne pose
pas problème, n'est
pas fort chanté
mais, serti entre
deux lignes de cils
bien noirs, il ne
passe pas inaperçu.
Plus la bouche est
petite en largeur et
épaisse en hauteur,
plus on l'apprécie.
Les grandes bouches
tellement fendues
des actrices
américaines font
mourir de rire les
femmes
traditionnelles du
Monde Arabe. On aime
le nez avec de
larges ailes, pas
relevé du tout, à
l'arête droite
presque parallèle au
visage, rejoignant
quasiment la bouche.
Les narines
dissimulées, pas
trop grandes,
étaient
particulièrement
admirées. Les dents
écartées sur le
devant et la lèvre
charnue étaient
irrésistibles. Un
beau cou pour un
garçon et une belle
poitrine (qui ne
coule pas entre les
côtes quand elle
s'allonge) pour une
femme sont toujours
des atouts. Les
mains et les
poignets sont
extrêmement étudiés
et discutés. Mais
l'impression de
force, pour un homme
comme pour une
femme, reste le
critère de
l'admiration. La
chevelure tient chez
les Arabes une place
importante. Il fut
un temps (lointain)
où c'était une
parure masculine,
mais en Orient comme
au nord de
l'Afrique, les
Romains ont mis de
l'ordre dans tout ça
! Nous avons encore
connu le temps où
les fiancées avaient
des chevelures plus
longues que leur
hauteur : il fallait
trois femmes pour
les coiffer et,
parfois, ces
citadines choyées
avaient la tête qui
pen-chait sous le
poids des tresses,
ce qui leur évitait
cer-taines corvées !
Elles savaient qu'on
ne leur couperait
pas un centimètre de
cheveux avant le
premier enfant !
Virilité et
fécondité
(l'angoisse
primordiale, le
pourquoi d'une
certaine attitude
féminine)
Parfois, en
remettant les propos
du quotidien dans la
perspective de
l'histoire, on peut
éprouver la
sensation que le
Monde Arabe est
l'héritier à la fois
des premiers matins
de l'Homme et en
même temps le
gardien de la
pensée, de la chaîne
des points
d'interrogation qui
nous amènent à
l'époque actuelle.
On ne peut faire
l'économie du fait
que trois religions
monothéistes,
insolentes,
intransigeantes et
violentes y sont
nées. Les religions
précédentes, de ce
qu'on en sait, ne
devaient pas être de
tout repos, mais ces
religions "révélées"
qui possèdent la
pleine et entière
vérité, qui
structurent la
domination masculine
sur un monde de
femmes et d'enfants,
d'esclaves, vont
être
particulièrement
difficiles. A partir
du moment où l'homme
a compris qu'il
était pour quelque
chose dans la
procréation, il ne
pourra plus imaginer
sa propre stérilité.
Dans la société
arabe populaire, on
ne distingue pas,
délibérément,
stérilité et
impuissance
sexuelle. Les gens
instruits
expliquent, les
autres se bouchent
les oreilles.
Longtemps, au
Maghreb, le monde
très organisé des
femmes, qui n'était
pas dupe et mettait
toute sa diplomatie
à "faire tenir les
hommes debout", usa
et abusa de ruses.
Des mères ou des
belles-mères
droguaient deux
frères, endormant le
mari et envoyant le
beau-frère dans le
lit de la
belle-sœur, ou
autres stratagèmes
similaires. Tant que
l'étalon choisi, qui
devait être du même
sang, était
inconscient et
restait amnésique
sur la chose,
personne ne
parlerait, et
surtout pas la
future maman, sauvée
de ne pouvoir donner
un fils à son mari.
Dans le
cloisonnement des
sexes, tout était
possible, et les
femmes ménopausées
faisaient de la
couture pour
arranger la vie que
les hommes brutaux,
inquiets, mettaient
en pièces. Cet
espèce d'équilibre
est rompu, il y a
des choses qu'on
n'ose plus faire de
façon ordinaire. Les
hommes sont
dépendants de leurs
érections. Une
terrible généralité
tendrait à dire que
leur sexualité et
l'image qu'ils ont
d'eux-mêmes se
résument trop
souvent rien qu'à
cela. Faire l'amour
souvent semble plus
normal que faire
l'amour longtemps.
Un homme privé de
relations sexuelles
ne vit pas seulement
sa privation mais
également l'image de
sa privation, un peu
comme une femme
inquiète privée de
miroir. Une majorité
d'hommes, même si la
science leur prouve
qu'ils ont tort,
gardent dans la tête
que le sexe de
l'enfant dépend
uniquement de la
mère. Et c'est
étrange : ils
revendiquent d'être
les seuls
responsables de la
vie de l'enfant qui
leur appartient en
tant que
"production" mais,
dans le même temps,
tout ce qui peut
arriver au fœtus,
tout ce qui sera de
l'ordre des
problèmes
héréditaires, le
sexe, la force de
l'enfant est de "la
faute" de la mère.
Contrairement à
l'Occident, où l'on
peut se risquer à
dire que l'angoisse
de mort est
déterminante, chez
les Arabes, c'est
l'angoisse de
non-fertilité qui
prédomine dans les
populations rurales
(et le monde rural
est vaste). Cela
revient à dire que
la même angoisse de
mort, donc
l'impératif de
conserver la vie,
est individuelle
dans le premier cas
et collective dans
le second. En effet,
la lecture de
l'angoisse de
non-fertilité, c'est
une peur de la mort
concernant l'espèce,
ou du moins, plus
consciemment, le
groupe par lequel on
se définit. Donc, la
société est
angoissée : c'est
pour ne pas
"déviriliser"
l'enfant qu'on
l'incite à se
battre, à faire la
terreur à la maison,
qu'on lui consent
toute attitude
belliqueuse. Du
moins tant qu'il est
dans le monde
féminin. A l'âge des
premières érections,
entre sept et dix
ans, il sort du
monde des femmes et
prend son rang dans
le monde des
"mâles". Les femmes
d'aujourd'hui n'ont
pas vraiment
conscience qu'elles
fabriquent des
hommes violents, peu
stables, peu sûrs
d'eux, irascibles et
malheureux, dans
l'intention
ancestrale très
louable de ne pas
les déviriliser,
confondant, sans le
savoir, la virilité
à la puissance
sauvage des
taureaux, des boucs,
des béliers et des
coqs qui servaient
de modèle
Les blessures de
la société
patriarcale au
Maghreb ("l'homme de
cendre", la douleur
féminine, la
Circoncision)
A partir du moment
où le garçon rejoint
la société des
hommes, il devra
très vite faire la
preuve de son
agressivité, et ce
ne sera souvent pas
suffisant pour le
protéger de certains
grands mâles, les
prédateurs de cette
société purement
patriarcale où le
cloisonnement des
hommes et des femmes
interdit les
amourettes ou les
relations sexuelles
normales pour les
célibataires. Dans
ces sociétés prudes,
strictes, qui se
veulent impeccables,
il arrive pourtant
que des hommes
mariés considèrent
que c'est "viril" de
pénétrer un homme
plus jeune. Le
réalisateur tunisien
Nouri Bouzid le
livre superbement
dans son film
"L'homme de cendre",
où il met en scène
un jeune homme que
la pédophilie de ses
aînés a broyé
psychologiquement et
rendu inapte au
mariage. Il ne
s'agit que rarement
d'homosexualité : il
s'agit que celui qui
pénètre est un
vainqueur et celui
qui est pénétré un
vaincu, qui portera
"la honte" toute sa
vie, jusqu'au moment
où il pourra se
délivrer à son tour
en "baisant" un
autre homme. On
parle souvent
maintenant des
dégâts occasionnés
par la société
patriarcale en
évoquant les femmes,
mais le système
n'épargne personne
et surtout pas les
hommes.
Il y a dans le Monde
Arabe, et le Maghreb
en fait partie, une
vieille sagesse, une
vieille tendresse,
une relation de
couple dans l'amour
et le respect qui
survit de façon
inattendue, malgré
les interdits des
religions (chacune
d'entre elles a
amené sa misère
sexuelle, sa
dépréciation
physique ou morale),
et c'est cela qui
sauve mais qui est
agressé depuis des
milliers d'années
par les attitudes
sauvages dues à
l'angoisse, à la
peur métaphysique et
au règne du plus
fort. Il y a, et
plus souvent qu'on
ne le croit, des
couples solides qui
s'aiment d'amour
invisible, ont une
confiance sans
faille l'un dans
l'autre et élèvent
leurs enfants dans
le respect d'autrui
; et, là encore,
toutes religions
confondues. Mais les
traumatismes nobles
ont aussi leur place
dans la façon dont
l'image de soi se
construit. La
circoncision
physique, dont on ne
connaît pas
l'origine exacte,
sachant qu'elle
précède les récits
bibliques puisque
citée dans le
passage concernant
Moussa (Moïse), est
à la fois un rite de
passage et, ainsi
que le note Monsieur
Boudhiba, sociologue
algérien, dans son
étude sur le sujet,
une façon de
rassurer l'enfant
sur la grosseur à
venir de son pénis,
mais aussi une dette
de sang qu'il
assumera en faisant
couler le sang de
l'hymen de son
épouse vierge, qui,
à son tour,
reprendra son sang
dans celui de la
circoncision de son
fils. Cela tient
encore de l'esprit
du sacrifice rituel.
C'est une pratique
qui, lorsqu'on aura
découvert le sens de
ses débuts, dénouera
probablement un gros
nœud psychologique.
Les enfants qu'on
circoncit sont
choqués, soit
totalement
inconsciemment
lorsque l'opération
est pratiquée sur le
nourrisson, soit
consciemment lorsque
l'enfant est grand.
Il s'agit de
l'intégra- tion à
une communauté dans
laquelle l'individu
est averti qu'il ne
pourra jamais
"échapper" à la loi
en cours. Ce
"marquage" promeut,
rassure, blesse, et
annihile bien des
initiatives. Sujet
de tensions et de
rappels concernant
cette virilité
triomphante
(agressive et
égoïste) qu'il faut
avoir à tout prix,
tout en restant
pudique et réservé
dans des sociétés où
la moindre allusion
au sexe devant un
aîné est une faute
impardonnable, un
"manque de respect".
Abdelhak Serhane
note, avec beaucoup
de réalisme, que le
garçon circoncis se
fait rejeter du
hammam des femmes
aussi brutalement
qu'il a été sevré du
lait de sa mère. Il
propose que l'accès
au hammam aide
l'enfant à se
cuirasser contre ses
propres désirs. Il
dit aussi que cela
peut bloquer sa
libido en
l'habituant à
freiner ses
pulsions. Mais cette
virilité ne peut
faire ses véritables
preuves, ses preuves
publiques, que dans
l'enfantement et
dans le sang
virginal d'une femme
de la même classe
sociale, ou d'une
classe supérieure.
Les domestiques et
les prostituées ne
comptent pas, et,
hélas, encore pour
un certain nombre de
personnes, les
étrangères pas
davantage. Et la
notion "d'étrangère"
mériterait une étude
à elle seule. D'où
l'angoisse de
"n'être plus un
homme" à l'étranger.
Et pour un Arabe,
l'étranger, c'est le
lieu où ne sont pas
les femmes de son
entourage, ni la
femme qui pourrait
faire de lui,
publiquement, "un
homme" ; ou bien,
s'il est déjà marié,
quelle que soit son
attitude infidèle ou
oublieuse,
l'étranger, c'est le
lieu où n'est pas la
maison de sa femme.
Physiquement,
l'homme arabe
traditionnel ne vit
son espace vital
qu'en fonction de
son épouse. La
polygamie ne change
rien, il y a
toujours "une
épouse", pour le
meilleur et pour le
pire, qu'on n'aime
pas forcément plus
que les autres, en
général la première,
mais qui est "la
maison" ; les autres
n'étant que
l'entourage.
Dans l'immigration,
on voit donc parfois
la situation
s'inverser,
logiquement, lorsque
toute une grande
famille s'est
reconstituée ; ses
membres préfèrent
marier leurs enfants
"à quelqu'un d'ici"
(du pays d'accueil),
qui a "la même
mentalité que nous",
que faire venir
quelqu'un du "pays"
parce que, entre
autres choses, la
petite société
d'immigrés de
"familles complètes"
qui se connaissent,
fournit le
"témoignage"
indispensable de la
virilité du marié et
fait donc baisser
l'angoisse. Un
couple isolé de la
grande famille
réagira autrement et
cherchera
l'enregistrement
social du mariage au
pays d'origine.
L'ambiance
religieuse évoquée,
la "honte" des
signes de
l'animalité, la
sacralisation des
mères, tout cela
transforme le cycle
féminin en un
véritable "mal"
qu'il faut supporter
"parce que c'est la
condition des
femmes". Les
paysannes qui
bougent souffrent
moins que les
citadines qui
grossissent dans
leurs appartements.
On ne dit pas qu'on
a mal au ventre, on
dit : "J'ai un peu
mal à l'estomac", et
l'on va se rouler de
douleur sur son lit,
en silence, en se
tenant le bas-ventre
et les reins.
Jusqu'à une période
très récente, les
femmes accouchaient
sans un cri, sans un
mot et, dans
certaines régions,
emmaillotaient leur
nouveau-né pour le
présenter à la
famille après avoir
elles-mêmes
sectionné le cordon
ombilical. Etait-ce
de l'héroïsme ?
C'était une autre
façon de se vivre :
il y avait une
formidable confiance
dans les
possibilités du
corps. D'autre part,
la douleur faisait
partie de la vie et
le courage était une
dignité. Il y avait
aussi un grand
respect d'autrui,
que l'on s'efforçait
de ne pas trop
importuner, que ce
soit pour accoucher
ou pour mourir. Il y
avait peut-être le
sentiment du peu
d'importance que
chaque femme
s'accordait à
elle-même, la
certitude que les
enfants seraient
pris en charge, la
croyance en un
au-delà sans
équivoque et, pour
certaines, lorsque
la pauvreté était
extrême, un
désespoir qui
prenait visage de
sérénité. Bref, on
ne criait pas. La
rencontre avec
l'Occident a bien
changé les choses.
De jeunes femmes qui
n'ont jamais assisté
personne pour
accoucher, qui ne
connaissent rien du
corps féminin,
vivent
l'accouchement comme
un supplice ;
effrayées, elles
hurlent. Elles font
d'autant plus de
bruit que la rancune
vis-à -vis du père
de l'enfant est
grande et qu'elles
souhaitent le
culpabiliser. Dans
une majorité de
mariages qui n'ont
rien à voir avec une
attirance préalable,
faute d'amour, la
notion de "faute"
peut lier, et le
sous-entendu est le
suivant : "Regarde,
entends combien je
souffre pour te
donner un enfant, tu
as une dette envers
moi, tu devras me
garder et veiller
sur moi, et l'enfant
devra compter avec
moi". C'était un
langage inadmissible
pour les anciennes
qui vivaient leur
amour pour leurs
maris dans le plus
grand silence,
gardaient muette
leur passion pour ne
pas faire
d'envieuses ou
méprisaient
totalement leurs
époux si elles ne
les aimaient.
L'accouchement était
"leur affaire",
elles excluaient les
hommes de leur vie
physique, hormis
l'amour, quand il
était présent. Les
seuls hommes à qui
elles laissaient
voir leur douleur
lorsque,
vieillissantes, la
maladie les
tourmentait,
c'étaient leurs
fils, leurs plus
grandes amours.
L'abstinence
Les religions
anciennes, tant en
Orient qu'en Afrique
du Nord,
fonctionnaient sur
le sacrifice.
Souvent lié à la
passion du dieu
héros (cultes
phéniciens,
manichéens, sabéens,
chrétiens
d'aujourd'hui), le
jeûne commémore
aussi des souvenirs,
des douleurs
collectives
initiatiques, comme
chez les juifs, ou
une obéissance à la
tradition (laquelle
exactement ?), comme
chez les musulmans
(Coran 2, 183).
Poussant la relation
au corps dans une
observation serrée,
les mystiques de
toutes confessions,
chez les Arabes,
profitent de toutes
les abstinences pour
saisir le moment où
le "je" conscient,
rencontre
l'intelligence du
corps qui proteste
contre le manque.
L'expression aiguë
de ces deux volontés
contradictoires
permettant de mieux
situer le travail
spirituel. Il s'agit
d'un exercice subtil
qui livre à des
réflexions
étonnantes. Dans le
quotidien, tous les
"plaisirs" ou
accom-plissements
qui échappent au
pouvoir sont
méprisables, tant
pour les uns que
pour les autres. Le
Coran va jusqu'à
l'anathème : "Mangez
et jouissez un peu.
Vous n'êtes que des
criminels" (77, 47).
L'interdiction de
consommer du sang
remonterait à Noé
(peut-être 10 000
ans avant J.-C….),
qui jura avec ses
fils de s'abstenir.
Les interdits
alimentaires vont et
viennent, restent à
peu près équivalents
sur 10 000 ans
(depuis les mythes
rapportés beaucoup
plus tard sur le
déluge et les
quelques éléments
que l'on peut saisir
des cultes
polythéistes).
Aujourd'hui, seuls
les juifs et les
musulmans s'y
conforment encore de
façon massive, dans
un sentiment de
fidélité qui
rassure. Depuis les
Mésopotamiens et l'Egypte
ancienne, la bière,
le vin de palmier et
autres alcools
coulaient au
Proche-Orient et,
très tôt, par les
influences
orientales et
romaines, le nord de
l'Afrique fermenta
les figues, le blé,
le raisin. Mais les
débordements étaient
fréquents. L'alcool
est un instrument de
culte et le reste
encore chez les
chrétiens. Le texte
musulman, lui,
demande de ne pas
prier en état
d'ivresse. Ailleurs,
l'on trouve qui si
l'on n'est pas
capable de
modération, mieux
vaut n'en pas
consommer. Quant au
sexe, toutes les
tendances vont
vouloir le codifier,
interdire, obliger.
Si, pour les
musulmans le
"mariage est la
moitié de la
religion",
l'abstinence totale
est encore admise
par les chrétiens.
La succession des
religions
monothéistes étant
le plus ancien
laboratoire de
l'exercice du
pouvoir, il apparaît
clairement que
l'emprise sur le
"corps" des sujets
est essentiel et que
l'abstinence sous
tous ses aspects est
un élément de la
technique de
subjugation. Malgré
tout, lorsqu'on
opère une grande
synthèse, il
apparaît aussi que
la domination du
corps par la volonté
consciente,
intellectuelle,
était vécue comme
une victoire sur
l'animalité. C'est
cela que portent les
Arabes aujourd'hui,
ce sont ces
relations de
domestication de la
"chair" qui les
travaillent encore,
mais le sens n'est
plus scellé auprès
des "sages", des
"maîtres", le sens
est perdu ou
presque.
L'abstinence devient
alors élément
abscons d'une
pratique que les
Arabes, tout comme
l'Occident actuel,
ne saisissent plus.
D'où l'hésitation
des Arabes entre le
mépris de ceux "qui
ne tiennent pas
leurs corps" et le
sentiment de
liberté, non
analysé, que procure
la fréquentation
d'une société qui
n'a pas été
foudroyée en se
libérant de
l'abstinence.
Doit-on lutter
contre son corps
pour "élever"
l'esprit ? Une
vieille science
orientale qui
développe l'ascèse,
tout comme
l'évolution
philosophique
occidentale récente,
répondent "non",
mais chaque individu
de culture arabe
vient de l'une ou
l'autre religion
monothéiste et ne
connaît pas
forcément les
profondeurs de
l'océan de
l'inconscient
collectif…
Féminité et
fécondité
Une très ancienne
représentation du
corps, dans les
couches populaires,
roula sa dernière
vague au Maghreb,
jusqu'à la fin du
XXe siècle : les
femmes analphabètes
pensaient qu'elles
avaient en elles un
certain nombre
d'enfants, sous
forme d'œufs et
qu'elles devaient
"tous" les sortir !
Beaucoup de femmes
arabes prennent du
plaisir à allaiter,
beaucoup aiment être
enceintes. Il faut
majorer ce plaisir
de la valorisation
apportée par une
société gravement
patriarcale par
l'accomplissement
que les religions
monothéistes
reconnaissent aux
femmes qui
procréent, mais,
jusqu'à notre
époque, nous ne
pouvons pas nier
qu'il y a un désir
physique et un
plaisir certain aux
actes de
l'enfantement, et
nous nous demandons
si les Occidentales
vivent les choses
comme nous ? Ce qui
trouble la
génération des plus
de cinquante ans,
c'est que les filles
arabes, dans les
grandes villes et en
Occident, semblent
perdre ce plaisir.
N'aurions-nous pas
pu limiter et penser
les naissances et en
garder la jouissance
?
Le générationnel
Dernièrement,
l'architecte
marocaine Selma
Zerhouni, lors de sa
conférence au CCA,
attira notre
attention sur la
mentalité de
l'architecture de
terre, qui consiste
à reconstruire à
côté des ruines sans
les rebâtir. Hormis
le fait que cela
correspondait à une
architecture
"propre" qui
revenait aux
éléments naturels,
cette mentalité se
retrouve en musique
et presque dans tous
les arts. L'horreur
de figer, la
ré-assimilation de
tous les éléments du
passé pour
construire l'avenir,
l'harmonie de
l'adaptation de
l'ancien au service
du nouveau, sont une
constante que les
dogmes tentent
depuis des milliers
d'années de briser
et, jusqu'à présent,
sans succès. Mais le
contact avec
l'Occident, ses
musées, sa révérence
pour le "fixe", ses
techniques de
conservation, vont
porter le coup de
grâce à ce
fonctionnement. Dans
la même veine, on
peut comprendre que
l'héritage physique
(la certitude que
les ancêtres se
continuent en nous)
entraîne une
certaine sérénité
d'un côté mais que,
de l'autre côté, les
maux des parents, de
la mère,
principalement,
posent problème.
Souvent, on peut
observer une sorte
de satisfaction
lorsque la maladie
de la mère surgit
dans le corps des
descendants. Comme
un accueil heureux
de la fatalité. En
parallèle, la
culpabilité est
souvent forte en ce
qui concerne le
corps de la mère. En
fait, de son vivant,
elle nous
"appartient" déjà et
nous la dépossédons
aussi bien de son
corps que des
marques et
cicatrices de la vie
sur son corps. Au
risque de désavouer
toute une recherche
occidentale sur le
sujet, force nous
est de constater
dans la société
arabe que
"l'identification au
corps de la mère est
valable pour les
garçons comme pour
les filles" dans une
immense majorité de
cas. Il serait
intéressant que
quelqu'un étudie la
question à fond sur
les lieux évoqués.
Personnellement,
j'émets aussi
l'hypothèse que nous
n'avons pas le
sentiment du pénis
manquant chez les
femmes et que,
beaucoup plus que
cela, les hommes
acquièrent
douloureusement la
notion de cette
virilité "obligée"
dans un monde où la
norme est féminine
et la masculinité
"miraculeuse",
inattendue,
angoissante, par
peur de la voir
cesser de
fonctionner. Ce sont
dans ces zones
géographiques
aujourd'hui appelées
"Monde arabe" que
les cultes
ancestraux à la
Grande Déesse ont
perduré le plus
longtemps ; ce sont
ces régions qui ont
le plus longtemps
vécu "en
civilisation". Cela
provient-il de cet
héritage si ancien
et tellement ancré ?
C'est parce que le
masculin semble si
fragile et tellement
en péril chez les
Arabes (encore une
fois une vaste étude
serait la bienvenue)
que les systèmes
patriarcaux ont pu
se développer si
facilement et
perdurer aussi
longtemps. Bien sûr,
ne faisons pas fi de
l'histoire, des
circonstances, de
l'économique et du
politique, mais ne
perdons pas de vue
cette proposition :
le générationnel se
réalise par les
femmes. Avec les
implications
catastrophiques que
cela entraîne
également : Fatima
Mernissi, sociologue
marocaine, écrivait
"Comment les fils
des femmes qui ont
le dos courbé,
pourraient-ils avoir
le dos droit ?".
Histoire d'une
féminité qui avait
tellement peur que
l'espèce ne
s'éteigne, que les
mâles ne deviennent
impuissants, qu'elle
pâlit jusqu'à se
dissoudre, jusqu'à
leur confier la vie
; aujourd'hui
asservis, ses fils
ne s'en remettent
pas…
Le vécu du corps
(les différentes
parties et leur
ressenti)
En arabe, la
chevelure est
l'apanage de la
vitalité. Dalila,
suivant la légende,
prive Samson de sa
force en lui coupant
les cheveux. C'est
aussi un substitut
de virginité pour
les femmes, dans la
haute antiquité, un
sacrifice de
remplacement : on
offre sa chevelure
au temple pour ne
pas devoir se
prostituer. On
n'aimait pas couper
les cheveux des
fiancées, il fallait
attendre le mariage.
Renoncer à ses
cheveux, c'était
perdre sa féminité.
Le Monde Arabe, côté
africain, accorde à
la coiffure une
importance extrême,
de l'Egypte au
Niger, et même au
fond des déserts.
Le crâne et le front
sont les lieux du
respect : c'est là
qu'on embrasse les
personnes âgées ou
les invités très
respectés. Un baiser
sur la tête est un
signe d'amour
infiniment
respectueux, quel
que soit l'âge ou le
sexe de l'un et de
l'autre.
Le nez est le
symbole de
l'honneur. "Ne pas
avoir de nez", ce
n'est pas comme en
français, manquer de
goût ou ne pas
flairer les bonnes
affaires, être naïf,
non, cela signifie
pouvoir vivre dans
la honte, n'être
qu'un misérable,
même si l'on est
riche. En Arabie, on
s'embrasse en posant
le nez contre le
nez, aile contre
aile.
Les yeux sont le
signe de l'humanité.
Ils sont ce que l'on
a de précieux
par-dessus tout.
C'est le premier
jugement sur
quelqu'un : les
yeux. Appeler
quelqu'un "mes yeux"
est un mot tendre
qui, lorsqu'on
l'emploie au sens
profond et non par
simple politesse,
exprime un amour
sans limites. Les
regards sont
importants et
analysés. On ne
regarde pas qui l'on
respecte. On
détourne son regard
des femmes pour ne
pas les importuner
lorsqu'on est homme,
et l'on détourne son
regard des hommes
pour ne pas les
humilier en les
troublant, lorsqu'on
est femme. L'œil
symbolisé, donc le
signe de l'humain,
arrête le "mal" :
les aléas de la vie
naturelle dans ce
qu'ils broient les
individus.
Les épaules sont le
signe de la
protection et, par
extension et
conséquence, de la
classe sociale.
"Avoir des épaules",
c'est avoir des gens
qui vous
garantissent, vous
protègent, couvrent
vos sottises ou
infractions. De
façon assez
perverse, puisque la
notion de "destin"
s'impose, on
respecte les gens
qui ont des appuis
ou de la chance,
quelle que soit leur
conduite et leur
impunité. On
pourrait rapprocher
l'expression du
français "être
épaulé".
La main, élevée,
ouverte, est le
symbole de la
protection. La
chercheuse
tunisienne Emna Ben
Miled, retrouve ce
symbole à l'époque
carthaginoise, ce
qui dit clairement
que c'était déjà un
symbole phénicien,
donc certainement
beaucoup plus ancien
au Proche-Orient,
comme "main de
Tanit", main de la
grande Déesse de la
fécondité, de la
vie. La religion
musulmane, malgré
une petite fausse
manœuvre du prophète
Mohammed qui cite
les déesses, erreur
vite corrigée, ne
peut reprendre ce
symbole en charge.
Mais certaines
choses sont bien
trop ancrées pour
disparaître en
quelques milliers
d'années ; aussi la
croyance populaire
en a-t-elle fait la
main de Fatima, la
fille du Prophète.
C'est la main
féminine qui est
chantée, maquillée,
dessinée, parée.
C'est très
exactement la paume
de la main, bien
tendue, qui contient
une partie de
l'histoire
ésotérique des
Arabes, et peut-être
des premières
références
typiquement humaines
au seuil de
l'antiquité.
L'électricité
subtile qui émane de
la paume de la main,
son pouvoir pour
calmer la douleur et
la peur, la beauté
des mains arabes…
Tout un code, toute
une poésie.
Le pied n'assume pas
du tout la charge de
mépris que
l'Occident lui
octroie. C'est la
chaussure ou la
saleté qui sont
répugnantes, pas le
membre. C'est
pourquoi la
chaussure est un
instrument qui sert
à traverser la
souillure d'un lieu
propre à un autre
lieu propre où l'on
s'empresse de
l'enlever. Porteuses
de tous les miasmes
du lieu public, les
chaussures souillent
le lieu domestique
ou sacré. Un
tombeau, même mal
tenu, ne s'aborde
pas chaussé. Pour
les chrétiens coptes
et les musulmans, le
lieu de prière ne
souffre pas de
souliers. Si les
circonstances font
qu'on doive se
déplacer pieds nus,
il faut alors se les
laver avant de
franchir le seuil.
Un pied nu et propre
est très respectable
; toutefois, à
l'heure de la
sieste, on ne le
présentera pas à
proximité du visage
du dormeur voisin.
Assis, on le
dissimulera. Comment
cacher ses pieds
lorsqu'on vit sur
des chaises ?
Comment les sortir
des chaussures
lorsque rien n'est
prévu pour les laver
? Comment vivre les
pieds propres sans
tapis ? Comment
régler le fait que
l'irrespect
occidental, c'est
d'ôter ses souliers
et que l'irrespect
arabe, c'est de les
garder ? Une bonne
partie des
adolescents de
l'immigration et des
capitales
maghrébines
n'accordent
maintenant
d'importance à
l'hygiène de leurs
pieds que lorsqu'ils
fréquentent les
mosquées… Croyant
faire acte
d'indépendance par
rapport au milieu
familial en imposant
le pied "fermenté",
la chaussure et sa
crasse dans les
lieux privés, et
même familiaux, ils
ne font en fait que
livrer l'impasse de
leur condition et
réduisent une
conception
culturelle arabe à
une pratique
religieuse qui n'a
fait que l'adopter.
Il y aurait une
véritable "histoire
des pieds" à écrire
!
Le cœur, dans la
culture, possède
toute cette
mythologie
proche-orientale qui
marque le
christianisme dans
son ensemble. C'est
la sensibilité et
l'imagerie
proche-orientale qui
s'est répandue en
Occident par le
christianisme. C'est
la même imagerie qui
fera briller la
chanson médiévale
venue du Monde Arabe
par l'Espagne. Siège
de la spiritualité,
le cœur possède à
peu près les mêmes
langages dans les
mysticismes
chrétiens et
musulmans. Et il est
bien le signe
tangible de la vie.
Comment l'organe le
plus "charnel", le
plus "naturel" de
l'expression vitale
est-il devenu le
symbole du langage
de la voie
intérieure ? Mais au
niveau des
sentiments, de la
tendresse, une mère
dira plutôt à son
enfant "mon foie"
que "mon cœur".
C'est qu'il
appartient au foie
d'exprimer "l'irrem-plaçable".
Le foie représente
l'amour
inconditionnel. Au
niveau des émotions,
de la peur, de
l'angoisse ou de la
surprise, c'est
plutôt l'abdomen qui
est sollicité. Les
médecins arabes le
disent : "Les
Occidentaux mettent
leurs malheurs dans
leurs poumons et les
immigrés arabes au
fond du ventre".
Mais de cela, on
n'en parle pas et on
dit "Je suis un peu
fatigué". Très
longtemps, en
Afrique du Nord, les
femmes n'ont pas
compris qu'il
fallait cacher les
seins, et même les
Romains qui nous ont
voilées, même les
Turcs qui ont
radicalisé l'Islam,
même les Français
qui ont introduit
les robes fermées, à
manches étroites, et
la honte des
décolletés, n'ont
pas guéri les
Maghrébines de la
liberté des seins.
Il a fallu
l'indépendance de
l'Algérie et
l'occidentalisation
qui s'ensuivit pour
voir les femmes
abandonner
l'habitude
d'allaiter dans les
bus, de travailler
torse nu en été dans
les maisons et de
porter de
vertigineux
décolletés sous des
voiles qui avaient
la mauvaise habitude
de s'entrouvrir
"tout seuls". Un
courant intégriste
islamiste a
momentanément caché
"ce sein que je ne
saurais voir" mais
l'on s'attend, dans
les générations à
venir, au retour en
force du sein qui ne
saurait trahir une
tradition millénaire
et dont la rondeur
dorée, des blanches
et des noires,
soulage bien le
regard des
tristesses de la
vie.
Les fesses sont le
repos des yeux et
les Arabes, hommes
et femmes de poésie,
en dissertent
longuement. Rondes,
hautes et potelées,
elles ravissent.
Même le paradis
musulman en promet
entre les mots !
Mais plus grand est
le ravissement, plus
grand est l'interdit
! La politesse veut
que les hommes
passent devant les
femmes, surtout dans
les escaliers et,
ségrégation sexuelle
oblige, les
adolescents
préfèrent porter des
vêtements amples et
retombants. Une fine
plaisanterie, entre
femmes, s'adressant
à une dame qui fait
la cour à un homme,
dit "Ne te précipite
pas vers lui, ce
qu'il préfère, c'est
te regarder partir
!", et les sens de
la boutade sont
multiples…
Plutôt africaine
qu'arabe (répandue à
partir du Soudan, de
la Haute-Egypte),
l'excision abîme le
sexe et la personne
au plus profond de
son vécu. La
majorité des Arabes
frissonnent de
dégoût à cette
évocation. Dans la
sphère arabe, en
général, on aimait
les pubis féminins
épilés et, il n'y a
pas si longtemps,
surtout pour se
marier, les hommes
aussi épilaient
cette zone. Comme le
note Abdelhak
Serhane, les Arabes
aiment le "lisse",
le "net", parfois au
détriment du
mystère. Au temps où
les Occidentales
arboraient de
longues chemises
pour dormir auprès
de leurs époux, et
pour cause, les
Arabes et leurs
ancêtres s'épilaient
depuis des milliers
d'années, à la cire
d'abeille, à la
canne à sucre, au
citron : les jambes
ni les aisselles ne
peuvent se concevoir
poilues au féminin.
Depuis un siècle,
l'Occident est du
même avis : enfin
une pratique qui ne
grince pas entre
nous ! Il était de
coutume de se masser
à l'huile ou de se
poudrer au kaolin
les parties qu'on
voulait garder
"propres".
Les hommes arabes
s'épilent depuis
toujours les
aisselles, les
oreilles, les poils
du nez. Leurs
coiffeurs y
excellaient, maniant
un fil avec la plus
grande précision.
Souvent, au bain
(hammam), hommes et
femmes s'épilaient
tout le corps à
l'aide d'une chaux
travaillée à cet
effet. C'est
l'Occident qui, en
se moquant de ces
coutumes dites
efféminées, persuada
nos hommes qu'ils
pouvaient se
présenter, même en
ville, "tous poils
dehors", et nous ne
pouvons considérer
cela comme un
progrès !
La moustache passe
pour un signe de
virilité et même de
noble agressivité.
La barbe, dans les
trois grandes
religions, s'entend
plutôt dans les
milieux religieux.
Dans bien des lieux,
raser barbe et
moustache donne lieu
à une petite
cérémonie familiale
où l'on prépare un
plat spécial. On se
laisse pousser barbe
et moustache avant
une épreuve, on
évite de se couper,
ou même de se laver
les cheveux avant un
examen ou une
bataille. Si le
succès attendu et
préparé survient, on
se lave, on se rase
aussitôt. Si l'on
échoue, on se laisse
aller quelque temps
de façon
ostentatoire, pour
montrer sa
désolation, et l'on
attend un événement
heureux, quel qu'il
soit, pour liquider
ses pilosités en
essor.
Les ongles des pieds
et des mains se
coupent très court.
Le henné est
bienvenu pour les
femmes. En ville, le
polissoir était de
mise : poussière de
diamant pour
commencer, cuir pour
faire briller.
L'ongle long et le
vernis féminin
occidentaux passent
pour des horreurs de
saleté, mais le
pire, c'est l'ongle
long chez un homme :
cela peut aller
jusqu'au frisson de
dégoût.
L'hygiène
En général, les
Arabes se tiennent
très propres. Citant
Abdelwahab Bouhdiba,
qui évoque
"l'obsession de la
purification",
Anne-Marie Delcambre
exprime que "ce luxe
de détails n'est pas
sans choquer". Il
faut citer :
"Surveiller tous les
orifices d'où
sortent des
sécrétions : le
sperme, l'urine, les
matières fécales, le
sang, la morve
souillent le corps
et sont considérés
comme des sécrétions
coupables. Des
détails précis
concernent cette
purification des
parties génitales et
de l'anus uniquement
de la main gauche -
la main réservée à
cette fonction. Ce
qui fait qu'on ne
mange jamais avec
cette main mais
uniquement avec la
main droite, la main
noble". On aurait pu
ajouter que c'est
avec la main droite
qu'on touche les
gens, leur main,
bien que la main
gauche soit aussi
propre que l'autre.
Que cette dame
interroge
l'histoire. Elle se
braque sur des
conventions
religieuses, alors
que cette hygiène de
vie vient de bien
plus loin. Comment,
dans la misère et la
promiscuité, dans la
guerre et
l'invasion, les
Arabes ont-ils si
bien résisté, même
par grande chaleur ?
La "bonne coutume"
voulait qu'on
absorbe avec une
pierre, du sable, un
pavé de terre séchée
ou, plus tard, du
papier hygiénique
(mais aucun texte
écrit, car
l'écriture est notre
humanité) toute
souillure et toute
humidité, et qu'on
se lave ensuite
soigneusement.
Comment les
occidentaux se dém……..-t-ils
avant l'invention du
papier hygiénique
qui, d'ailleurs,
pollue, répand du
mercure dans l'eau
et n'opère qu'un
approximatif
nettoyage à sec ?
Ils utilisaient du
papier journal ?
Bien, et avant
l'invention de
l'imprimerie ? Des
pierres ? Des
feuilles ?
Ici, nous touchons
au prétexte à une
guerre
intergénérationnelle
entre les immigrés
et leurs
descendants. Nous
touchons à un
non-dit qui génère
le mépris de part et
d'autre. Les uns
tenant à leur
hygiène, dégoûtés de
voir leurs enfants
devenir "aussi sales
que des
Occidentaux", les
autres ne comprenant
pas qu'on puissent
cracher pour ne pas
garder de choses
impures dans le
corps, se laver le
nez, se rincer la
bouche, se laver
l'anus à chaque
défécation : un
drame. Nous nous
accusons secrètement
ou vulgairement les
uns les autres
d'êtres "sales". Les
dames belges, dans
le métro, disent que
"les Arabes sentent
la sueur" ; les
dames maghrébines,
dans le métro,
endurent une épreuve
"à cause des odeurs
des belges",
affirmant qu'ils
sont obligés
d'utiliser des
déodorants, quand
ils sont bien
élevés, tellement
ils sentent
mauvais... Personne,
évidemment, ne
humant ses propres
odeurs corporelles
ni ne remettant ses
coutumes en
question. Un drame
secret de la
cohabitation
olfactive qui
s'exprime plus par
mimiques discrètes
complices que
verbalement.
Où sont les
certitudes des rites
de passage dans la
perception de
soi-même ?
Le manque de points
de repère pour
savoir à quel moment
l'enfant devient
adulte dans la
société occidentale
n'est certainement
pas étranger à la
fixation des rites
religieux musulmans
auxquels s'attachent
les immigrés.
Comment peut-on
imaginer la suite ?
Une société où le
"passage" sera
inutile parce que
l'harmonie et la
propreté des
relations
permettraient aux
enfants d'apprendre
autrement la
responsabilité ? Ou
un monde purement
mercantile, sans
"signes" évidents de
maturité, celui où
l'on vit, où la
société de
consommation
s'efforcerait de
retarder
indéfiniment le
passage à l'âge
adulte pour asseoir
et garder le pouvoir
le plus grand, le
plus longtemps, sur
l'individu ? Il y a,
à ce propos des
rites de passage,
une crispation
visible sur des
coutumes tribales,
régionales, ou
musulmanes, car dans
la mutation
mondiale, le
problème se pose
partout.
La "rassurance"
de la société de
proximité et sa
nécessité (l'exemple
algérien)
Traditionnellement,
le corps de l'autre,
en dehors des
possibilités
sexuelles, n'est pas
vécu comme
dangereux.
Contrairement à la
société occidentale
où l'on évoque les
"rites d'évitement",
le toucher n'est pas
une intrusion (en
dehors du sexe ou
d'une intention
masculine
agressive). Le
système du hammam,
grand bain voûté où
les femmes entre
elles et les hommes
entre eux se lavent,
se perd et, avec
lui, une relation au
corps maternante,
même chez les
hommes. Se laver
mutuellement, se
masser, se délasser,
régresser de façon
contrôlée, tissait
des liens
d'affection,
chassait la peur de
l'autre. Abdelhak
Serhane, Marocain,
docteur en
psychologie, y voit
un terrain propice
pour
l'homosexualité,
mais nous n'avons
jamais, dans les
bains algérois, côté
femmes, constaté que
cela soit présent,
là plus qu'ailleurs.
Cet auteur, qui nous
livre avec "L'amour
circoncis" une étude
d'une rare honnêteté
et d'un rare
courage, approche, à
notre humble avis,
le vécu du bain avec
des yeux devenus un
peu occidentaux, ou
bien le monde
masculin du hammam
est différent. Car
il faut bien
reconnaître au
Maghreb que le
toucher comporte une
gamme de ressentis
qui ne sont pas
sexuels. Autrefois,
au nord de
l'Algérie, à la
montagne, si un
homme pénétrait dans
la maison de son
ami, toutes les
femmes de la maison
venaient lui
souhaiter la
bienvenue en
l'embrassant quatre
fois. A partir de
là, il savait qu'il
ne pourrait plus
demander décemment
en mariage "une
femme qu'il avait
embrassée". Les
hommes étaient donc
si discrets, non
parce qu'ils ne
pouvaient pas voir
les femmes, "la
maison", d'autrui,
mais parce qu'ils ne
voulaient pas
restreindre le choix
d'une demande en
mariage. Les
camarades
d'université, les
hommes et les femmes
qui travaillent
ensemble,
s'embrassent, se
tiennent par les
épaules, se donnent
le bras, s'envoient
des claques sur les
cuisses lorsqu'ils
rient ou
plaisantent, mangent
ensemble en toute
intimité sans que
cela ne procède
d'une invitation
sexuelle.
Traditionnellement,
on ne portait pas
son regard et encore
moins sa main sur la
personne que l'on
désirait ou avec qui
l'on allait se
marier. Cher les
Touaregs, la
"rigolade", le
chahut, les jeux de
mains peuvent se
faire, doivent se
faire, c'est poli,
entre belles-sœurs
et beaux-frères,
mais pas entre
fiancés ou époux. En
règle générale, on
ne "touche pas"
lorsqu'on fait sa
cour. Les nouveaux
codes, qui viennent
d'Occident,
perturbent tellement
le tacite et l'admis
que plus personne ne
s'y retrouve, au
point que les
conduites de
ségrégation et de
méfiance instaurées
par l'extrémisme
musulman servent
maintenant de
conduite. Nous
notons que
l'intégrisme
interdit le hammam :
d'après les textes
consacrés ce serait
"la demeure du
diable ; nous notons
que les gens se
touchent de moins en
moins et que,
parallèlement,
toutes les
déviations, toutes
les maltraitances,
toute la misère
sexuelle,
grandissent. La
situation est
effrayante à qui
connaît sa société.
Mais il n'y a pas
qu'au hammam que le
contact physique
intervient. Au
cimetière, lors
d'une grande
douleur, lorsqu'il y
a maladie, lors des
accouchements, les
pressions et les
enlacements ne sont
pas rares, sans que
rien de sexuel ne
s'en mêle. Les
enfants gardent un
contact physique
avec la mère, même
devenus parents
eux-mêmes. Les
filles, même
adultes, dorment
avec leur mère, lors
des visites au
domicile parental.
Les femmes dorment
ensemble dès que le
mari de l'une ou
l'autre voyage. Les
célibataires dorment
entre sœurs, nièces,
cousines, tantes,
voisines, amies.
C'est, ou plutôt
c'était, de façon
proche, un monde où
la peau n'était pas
honteuse. Les
coutumes
occidentales sont
bien différentes, et
lorsqu'on
"débarque", il faut
se surveiller
constamment pour ne
pas commettre
d'impairs : on a le
sentiment, durant
quelques mois, que
tout n'est
qu'interdits. La
communication est
risquée, puis on
s'habitue à cette
froideur, on
s'éteint peu à peu,
on rit moins et l'on
finit par trouver
normal que les gens,
dans le travail ou
dans l'amitié,
puissent vous
accueillir sans
sourire. On ne
touche plus
personne. Vivre seul
finit par paraître
normal. Dormir
seules, sauf
compagnon sexuel ou
mari, devient la
norme pour les
femmes. On n'ose pas
marcher en se tenant
par la taille ni se
donner la main de
peur d'être prises
pour des
homosexuelles. On
apprend à se
surveiller
constamment. Tout va
bien mais la
tristesse fatigue le
corps.
La sexualité
La sexualité est
vraiment le domaine
où les ravages
religieux se sont
opérés avec un
maximum de dégâts.
Actuellement, le
Monde Arabe est à
très large majorité
musulman, mais il
faut avoir en tête
que la ségrégation
sexuelle, le partage
du monde féminin en
mères et putains, le
port du voile, la
notion de péché
originel, l'infamie
et la honte d'être
femme, ne sont pas
nés avec l'Islam.
Actuellement, sauf
intégrismes, les
croyants des autres
religions se
libèrent peu à peu
du carcan de
l'indiscrétion des
pouvoirs qui, par
religion interposée,
dirigent longue vue
et microscope vers
le fond des slips.
Les gens qui
adhèrent à l'Islam
restent sous
surveil-lance :
Dieu, les anges ou
les voisins, la
famille, ont, à
puissance égale dans
le quotidien, un
devoir de regard sur
les pénis, les anus,
les vagins et les
clitoris. Ce sont
les femmes qui en
pâtissent les
premières. Or, une
société ne peut pas
fonctionner en
dichotomie : si les
femmes ne
s'épanouissent pas,
les hommes aussi
sont brimés. La
sexualité appartient
au groupe, à la
tribu, à la famille,
à la religion, au
pays même ! A tout
le monde, sauf à
l'intéressé.
Avoir un corps est
une peine, disent
les jeunes, ce qui
revient à dire qu'on
ne vit pas. Les
relations sexuelles
qui se nouent entre
gens de même sexe
sont passagères et
ne sont pas souvent
marquées d'une
homosexualité
affirmée : ce sont
des "dépan-nages"
qui se font dans le
silence, tant pour
les hommes que pour
les femmes. Un seul
cas est pratiquement
"admis " (mais il
n'est pas à
généraliser) : celui
de l'homme marié qui
couche avec des
jeunes gens, s'il
est "actif".
Discrètement, on lui
attribue une
puissance sexuelle
débordante, on
l'admire presque et
l'on méprise
profondément ses
victimes.
L'homosexuel, le
vrai, incapable de
supporter une
épouse, n'est pas
admis par la
coutume, et la loi
religieuse peut le
mettre à mort. Le
monde des femmes
garde un silence
assourdissant sur
ses pratiques
homosexuelles, qui,
curieusement, sont
beaucoup moins
répandues qu'on
pourrait le croire.
Les caresses
sexuelles entre
jeunes filles
servent surtout à
calmer un chagrin, à
se consoler d'un
examen raté, d'une
contrainte
insupportable. Elles
peuvent calmer des
femmes qui n'ont pas
d'homme à la maison
pour cause de
travail à l'étranger
ou de délaissement.
Elles cessent
spontanément dès que
la relation à
l'homme devient
possible. Au moindre
soupçon, les femmes
peuvent être mises
au ban de la société
pour "tendances
homosexuelles". Pour
les hommes, de
coutume, seuls les
rôles "passifs" sont
méprisés. La
religion interdit
tout, menace,
terrorise : alors,
tout se pratique,
même la zoophilie
dans les campagnes
éloignées et trop
pauvres. Et l'on se
déteste, et l'on
meurt de honte, de
peur des gens, de
l'enfer ! Bien que
l'équilibre de ses
habitants soit
étonnant, en
général, pour savoir
résister aux
circonstances de
violence politique,
aux invasions, à la
pauvreté, le Maghreb
connaît une sombre
misère sexuelle :
incestes, viols,
suicides, meurtres…
Dans les hôpitaux,
il y a des services
pour les "x", les
femmes qui ne
peuvent justifier
une grossesse et
abandonneront leurs
enfants. On y trouve
des gamines de dix
ans, victimes
d'inceste ou de
leurs proches, si
étroites que des
césariennes sont
pratiquées dans le
sens de la largeur,
des femmes de plus
de cinquante ans,
violées par leur
propre petit-fils,
et toute une gamme
d'horreurs dont on
ne parle jamais.
Jamais. L'essentiel
étant de ne pas
nommer ce qui se
passe. On trouve des
fœtus ou des
nouveaux-nés dans
les poubelles. Ce
qui importe, c'est
le silence. On peut
tout faire, pourvu
qu'on nie. Le
mensonge est social
et obligé, et
l'intention nie le
fait. Alors que
dernièrement et
difficilement,
l'Occident émerge
et, peu à peu,
déterre ses
infamies, le Monde
Arabe continue à
pourrir de la
gangrène du système
"interdit-inavouable".
Dans ce système, les
prédateurs ont
toujours raison,
d'autant qu'ils
savent comment
opérer, ayant
souvent eux-mêmes eu
le rôle de victimes.
Et ils savent que la
victime a tort, ils
l'ont éprouvé. C'est
un monde qui
fonctionne sur une
base pourrie : "Ô
vous, les croyants !
Vos épouses et vos
enfants sont pour
vous des ennemis !
Prenez garde ! "
(Coran, sourate 64,
"la Duperie
réciproque"), et,
effectivement, dans
le quotidien, les
grands mâles se
sentent cernés par
leurs descendants
qui sont toujours
"les fils des
femmes". Rien, ni
politiquement, ni
économiquement, rien
ne progressera tant
que cette misère,
cette pourriture du
sexe et du silence
ne sera pas
nettoyée. Il s'agit
peut-être d'une
proposition
réciproque : si la
nature des pouvoirs
et la pratique
économique
changeaient, la
société trouverait
la force (peut-être…
L'exemple de
l'Arabie Saoudite et
autres pays riches
introduit le doute,
mais sont-ce des
exemples valables ?)
de se guérir ? Les
courants intégristes
musulmans aggravent
la situation. Que
croit-on ? Que le
vice est une
fatalité ? Que l'on
naît zoophile ou
pédéraste ?
Que l'on tue sa
fille enceinte par
plaisir ? Notre
société est une
société malade qui
ne le reconnaîtra à
aucun prix. La
pression
superstitieuse y est
tellement forte
qu'elle détruit les
gens. Alors, les
musulmans arabes en
Occident ? Moins,
beaucoup moins de
pression (surtout du
côté des hommes)
grâce aux indigènes,
mais pas de
structures de pensée
pour assimiler les
actes posés.
L'individu moyen ne
fait pas bien la
différence, quant à
sa culpabilité,
entre une
prostituée, une
rencontre sexuelle
et un acte
condamnable. Il y a
une telle soupe dans
la tête de certains
musulmans, en pays
"mécréant", qu'ils
peuvent tomber
malades à en mourir.
Les célibataires
d'origine paysanne,
sans instruction,
sont
particulièrement
fragiles. En
général, le niveau
intellectuel fait la
différence, mais il
arrive que même des
gens très instruits
sombrent dans la
tristesse parce
qu'une "faute" les
mine. La ségrégation
sexuelle entraîne la
focalisation sur le
sexe. Au pays, les
jeunes gens
commencent souvent
leurs premières
expériences avec une
amie de leur mère ou
de leur grand-mère,
clandes-tinement.
Comme par hasard,
"personne ne voit
rien". Cela limite
les folies mais
n'est pas lié au
choix ou à l'amour.
Les prostituées sont
chères pour la
majorité des garçons
et le mariage est
hors de prix. Mais
le fait de commencer
avec des prostituées
constitue une
mauvaise éducation
sexuelle.
Quant aux filles,
elles ne doivent pas
avoir de désirs.
Elles comprennent
vite la leçon ; même
mariées, elles sont
à disposition mais
ne témoignent
d'aucun appétit, de
peur de passer pour
des putains. Il
arrive que des
femmes mariées ou
des célibataires
attardées "jouent"
avec les sexes de
jeunes adolescents,
ceux qu'on ne
considèrent pas
encore "hommes" ; ce
n'est pas du viol
mais une intrusion
parfois
traumatisante pour
le garçon.
L'obligation de la
virginité entraîne
pour certaines des
habitudes de sodomie
systématique ou
génère le commerce
florissant de la
virginité refaite
chirurgicalement.
Vouloir garder ces
habitudes dans un
pays où règne plus
de liberté fait
naître le conflit
intérieur : là
encore l'intégrisme
trouve son terreau
puisque capable de
terroriser les
filles qui se
surveilleront
elles-mêmes de façon
bien plus efficace.
La maladie
physique
Ici encore le
terreau religieux
organise les
attitudes. C'est
Dieu qui veut la
maladie. Pourquoi la
veut-il ? Il punit,
il avertit, il
ordonne une épreuve.
Dès lors pourquoi
lutter ? La médecine
traditionnelle,
empirique et
psychologique,
curieusement, ne
s'inscrit pas dans
cette croyance, et
c'est pour cela
qu'on la condamne
souvent comme
"sorcellerie". Cette
"médecine" vient de
plus loin que le
dieu patriarcal. Il
est frappant de voir
des femmes
entièrement voilées
accepter de livrer
leurs membres aux
mains du "savant",
se mettre nues si
nécessaire pour
recevoir des
traitements de
points de feu ou de
manipulations
physiques. Cette
confiance étant
beaucoup moins
grande vis-à-vis du
médecin formé à
l'occidentale. Dans
les milieux
populaires, on
cherche toujours une
raison
événementielle au
début de la maladie.
Le "courant d'air",
entendez le milieu
hostile ou la
malveillance de
quelqu'un qui vous
met en mauvaise
situation de
recevoir ce "courant
d'air", est
privilégié. Le choc
émotionnel ou la
"mauvaise
nourriture" sont des
prétextes fréquents.
Le malade perd
l'admiration de sa
société mais peut
espérer être aidé et
entouré. L'hôpital,
vécu comme milieu
étranger, suscite la
visite et l'apport
de "bonne
nourriture",
c'est-à-dire
préparée dans une
bonne intention. La
prison ou la caserne
déclenchent les même
réflexes de visites
et d'apports de
nourriture car ce
sont des lieux
"étrangers", donc
des lieux où les
corps sont en péril.
Il faut noter que
longtemps, les gens
du pays qui
rendaient visite aux
immigrés en
Occident,
apportaient de la
nourriture à des
gens qui n'en
manquaient pas. Ils
les chargeaient
encore de nourriture
avant le départ
lorsque la visite
avait lieu dans
l'autre sens. Pour
les premiers émigrés
nord-africains, on
récitait sur eux la
prière des morts
avant leur départ ;
maintenant encore,
l'émigration
s'apparente, dans
les soins apportés,
à une maladie. La
première des choses
dont on se plaignait
en arrivant en
Europe autrefois,
c'était de perdre
ses cheveux et
l'appétit. Les
moyens de
communication ont
très sensiblement
affaibli ces
symptômes. Les
maladies
transmissibles
sexuellement ne
s'avouent pas :
elles prospèrent
tranquillement. De
tous temps, et avant
la civilisation
occidentale, les
médecins et la
frange avertie de la
population se sont
désolés de
l'attitude passive
des peuples en cas
de maladies
contagieuses graves.
Dans une mentalité
générale où Dieu est
responsable des
épidémies comme des
tremblements de
terre, il n'y a pas
à résister. C'est
que régnait l'image
d'un dieu qui peut
haïr, détruire,
anéantir à sa guise…
La responsabilité
par rapport à sa
propre santé est une
notion assez
nouvelle, mais là il
faut bien avouer que
toutes les
populations du monde
n'en sont pas bien
loin sur le sujet…
Pourtant, bien que
croyant en Dieu, les
Arabes subissent une
détresse
psychologique, une
non-résistance à la
détérioration qui ne
peut se résumer à
leur sentiment de
fatalité, qui
devrait, au
contraire, leur
accorder la
sérénité. Des
conditions de vie
anormales pour les
populations, la vue
de minorités nanties
et méprisantes,
l'ancrage des
dictateurs soutenus
par les grandes
puissances, l'exil
pour certains,
expliquent mieux la
mauvaise santé
physique, mentale,
les symptômes
caractériels dans
lesquels se
débattent les
populations arabes.
La relation au
sang
On ne consomme pas
le sang des animaux
que l'on soit juif
ou musulman, les
populations
chrétiennes ne sont
pas friandes non
plus de charcuteries
à base de sang. Le
sang des règles est
impur. On ne porte
pas à la bouche le
sang des blessures.
Mêler le sang, par
entailles
volontaires ou
sauvetage de
transfusion, crée
des liens
symboliques
familiaux, bien que
la religion
musulmane n'y voit
rien de positif.
Sauf pratique
religieuse
intégriste, on
refuse rarement une
transfusion qui peut
sauver. Autrefois,
il y a encore une
cinquantaine
d'années, au
Maghreb, dans
certaines tribus, la
famille d'un
meurtrier "qui avait
fait couler le sang"
devait fournir à la
mère de la victime
un autre fils qui se
comportait alors
comme un enfant du
sang et que la mère
apprenait à chérir
après son deuil.
C'est ainsi que
souvent, le frère de
l'assassin devenait
le frère du frère de
la victime. Si les
Américains des USA
comprenaient que le
sang qui coule d'un
homme coule de la
population tout
entière à laquelle
cet homme
appartient, ils
sauraient comment
arrêter le
terrorisme des
autres, à défaut
d'arrêter leurs
propres pratiques
terroristes.
La relation au
lait
Le lait maternel est
créateur de liens
familiaux, à tel
point que le Coran
reconnaît les frères
et sœurs de lait au
même titre que les
utérins, et que le
mariage entre eux,
impossible, est
considéré comme
inceste. On croyait
autrefois qu'une
femme qui avait fait
gicler son lait sur
un scorpion ou un
serpent, faisait de
ses enfants les
frères et sœurs de
ces espèces qui ne
seraient alors pas
dangereuses pour la
descendance.
L'animal domestique
qui prenait le
relais de la mère
pour nourrir un
enfant, n'était pas
abattu, il était
respecté par la
famille. On
allaitait longtemps,
dans le Monde Arabe.
Les citadines
prenaient des
nourrices à la
campagne pour que
leurs enfants soient
plus forts. Encore
aujourd'hui, dans
les mentalités, en
écoutant
attentivement des
personnes peu
instruites, en
écoutant aussi
beaucoup de récits
de rêves, le fait
que le lait des
bébés, en boîte le
plus souvent, soit
anonyme, travaille
dans un sens
négatif. L'enfant
est intérieurement
accusé d'être sous
l'influence de la
société qui a fourni
ce lait sans
origines distinctes.
On lui a donné ce
lait, il n'y est
pour rien le pauvre
bambin, mais cela
suscite un
ressentiment
maternel. Je garde
en tête une scène de
ménage où la jeune
paysanne, blessée de
sa solitude dans une
grande ville,
s'adressait à son
mari en ces termes :
"J'ai même perdu mon
lait de chagrin, et
ton docteur m'a
donné pour lui (le
bébé) le lait des
vaches des putains
qui va pourrir son
cœur, l'éloigner de
moi, comme ces
chiennes t'éloignent
de moi !". L'un des
arguments posés par
les intégristes pour
argumenter de la
"liberté" féminine
en Islam, c'est de
dire qu'une femme
peut refuser
d'allaiter son
enfant… Il ne doit
pas exister beaucoup
de femmes
maghrébines qui
n'aient envie de
donner un meilleur
départ dans la vie à
leur bébé si elles
ont du lait… Mais
lorsque cela arrive,
ce n'est pas la loi
religieuse qui
condamne : c'est le
fiel des femmes de
la famille et des
voisines ! Quel
étrange privilège !
Les mères qui ont
donné la vie et le
lait n'ont pas
souvent une vie
heureuse. Le
chantage affectif
comme dispositif de
survie est une
attitude des plus
courantes. Une
épouse ne peut rien
contre une
belle-mère
dépressive qui
manipule son
entourage à grands
coups de maladies
graves (souvent
réelles). Autant la
maladie est vécue
pudiquement dans la
majorité des cas (on
ne raconte pas ses
opérations, on ne
s'étend pas trop sur
les traitements),
autant la maladie du
chantage affectif
peut aller jusqu'à
réunir la famille en
pleine nuit parce
qu'on se sent
mourir. Le "Tu as bu
mon lait" reste sans
appel.
La pudeur
physique
(traditions,
foulards et grands
caleçons !)
La pudeur chez les
Arabes vaut pour
toutes les
religions, mais plus
on va vers l'Orient,
plus elle
s'accentue, plus on
va vers l'Afrique,
plus elle diminue,
du moins entre gens
de même sexe. Je
ferai référence ici
aux notions
développées dans un
précédent article
sur le voile, où je
situe dans un passé
très lointain le
germe de ce geste de
dérober le corps à
la vue des autres,
et même à sa propre
vue, dans un souci
"d'humaniser", de
retrancher de
l'animalité qui fait
horreur, des parties
de soi-même qu'on
veut idéaliser,
diviniser. On veut
oublier le
mammifère, croire
qu'un geste
"surnaturel" nous a
créé. Plus
prosaïquement, on
cherche à épargner à
autrui la vision et
les odeurs qui
marquent notre
appartenance
physique au règne
animal. Descendants
de ceux qui créèrent
l'abstraction, qui
émergèrent par le
signe, la négation,
la création, l'Arabe
met, de façon
certaine, l'Homme au
centre de l'univers
: il l'appelle dieu
et se sent fait à
son image dans une
mise en abyme
infinie qui devient
un univers carcéral
cosmique.
La relation aux
aliments
Il y a un grand
respect pour la
nourriture. Manger
avec les doigts ou
une cuillère en bois
marquait une volonté
de ne pas faire
violence à l'aliment
par le contact avec
le métal, vécu comme
coupant, piquant ou
agressif. C'était
éviter aussi l'outil
de la violence entre
convives. Les
vieilles morales
religieuses
s'opposent encore à
l'acte de jeter la
nourriture.
Lorsqu'on trouve du
pain au sol, on
l'embrasse et on le
place plus haut que
la ceinture (ce qui
a pour effet de le
laisser pourrir
seulement un peu
plus haut car, dans
la cité, les animaux
domestiques chargés
du recyclage ne font
pas partie du
paysage). Quelle que
soit la religion, il
y a une sacralité de
la matière
nutritive. Le
déplacement a
fréquemment
bouleversé cette
pratique ; lorsque
la coutume
s'effrite, il semble
difficile d'y
substituer la
raison, du moins
pour la frange des
exploités qui voient
dans le gâchis une
façon de montrer
qu'ils ont
suffisamment à
manger. Chaque
nourriture possède
son code, on cueille
la figue avant
l'aurore, la salade
avant la nuit… Il
faut attendre d'être
réunis pour se
mettre à manger,
pour "rompre le
pain". En Occident,
le toucher des
aliments, la
proximité physique
du repas, tout est
bouleversé par une
quantité incroyable
d'objets, des
assiettes
individuelles, des
chaises, des
couteaux, des
fourchettes… Le
modèle envahit les
mœurs arabes, et les
émigrés font figure
de professeurs. Pour
la tendresse et la
digestion, pour la
saveur et
l'attention accordée
à ce qui entre par
la bouche : dommage.
La relation aux
drogues et aux
médicaments
Jusque dans le
traitement
herboriste ou
chimique, il y a la
volonté divine qui
s'interpose.
Parfois, dans les
milieux populaires,
payer le médecin et
avoir une ordonnance
semble plus
important que
prendre le
traitement.
Pourtant, la
tendresse familiale
fait que chacun
veille sur la santé
du proche. Le
médicament est plus
ancien que les
religions dans le
Monde Arabe, le
médecin occupe une
place respectée. Au
Maghreb, les femmes
étaient spécialisées
dans l'élaboration
des médications ;
souvent le rôle
était tenu par
l'accoucheuse du
village. La
consommation des
drogues en tant que
telles est un
phénomène très
nouveau : dans
certains lieux, la
drogue a permis à
des pouvoirs iniques
de tenir. Par
contre, ce qui se
faisait,
traditionnellement,
c'était de faire
passer une pipe un
soir de musique et
de convivialité. On
ne fumait qu'après
le travail. Dans
certaines régions,
cela se faisait en
famille ; les
grandes personnes
prenaient une ou
deux bouffées,
(hommes et femmes
adultes), comme on
prend un thé ou un
café, et la
dépendance n'était
pas plus grande. Les
femmes des cités
fumaient du tabac
depuis que
l'Occident avait
rendu l'importation
facile, et les
femmes âgées des
campagnes prisaient
le tabac. Les
Maghrébins, comme
tous les Arabes,
adoraient le vin, et
ce fut une dure
tâche pour les
musulmans que
d'éliminer cette
consommation. En
fait, elle ne
disparut pas mais
devint masculine,
clandestine, dure,
exagérée dans
certains cas.
Aujourd'hui, au
Maghreb, il reste
peu de connaisseurs
de vin ; la bière de
mauvaise qualité,
les alcools à bon
marché ne visent que
l'altération de la
conscience, suivie
souvent d'un grave
remord qui jette
l'alcoolique vers
l'intégrisme
religieux, pour le
voir retomber dans
sa déchéance, puis
revenir à
l'interdit, dans une
succession infernale
où il finit souvent
par garder le pire
des deux : la
violence fanatique
et la violence
alcoolique. Encore
une fois, lorsque
l'interdit est
sacré, la vie dans
un milieu où le
produit est licite
pose problème car
c'est seulement la
peur de l'enfer et
non le respect de
soi et des autres
qui décide de la
consommation… et
l'envie de se perdre
est grande…
La fonction du
rêve et son code par
rapport au corps
Il y a de grandes
lignes, connues au
Maghreb, pour
l'interprétation des
rêves en ce qui
concerne le corps :
les cheveux qui
changent de couleur
et deviennent plus
sombres ne sont pas
un bon signe, il
faut s'attendre à de
la douleur. Les
dents qui tombent
sont censées
prévenir d'un décès.
L'homme de peau
noire, parce qu'une
vieille et horrible
tradition oubliée
l'associe à la
richesse d'une
maison, à la valeur
de l'esclavage, au
bien-être, devient
donc négatif dans le
rêve, annonciateur
d'un piège, d'une
mauvaise foi, alors
que l'étranger
blanc, en
particulier
l'Occidental, parce
qu'il représente la
peur, le non-respect
de la parole donnée,
la cruauté sans
pitié, l'invasion,
dans l'imaginaire
collectif, est donc
un très bon présage
dans le rêve. Le
maquillage, le
henné, la teinture,
sont toujours de
très mauvais signes
lorsque le dormeur
s'en voit paré. Le
lavage, agréable et
bon pour la santé
dans le monde
éveillé, devient
alerte à la maladie
dans les rêves.
Accoucher d'un fils
dans le rêve, c'est
voir arriver un
énorme problème.
Lorsqu'il s'agit
d'une fille, on sait
que le problème sera
moins difficile.
Mourir ou tomber
malade est
excellent. La
couleur blanche
associée au corps
est signe de folie
ou de mort. Se rêver
nu indique la
trahison d'un proche
et pour une femme
que son mari la
trompe, va divorcer,
ne l'aime plus.
Couvrir ses pieds,
acheter des
chaussures neuves
disent le mariage ou
la rencontre
amoureuse proches.
Recevoir des
vêtements neufs est
très positif. Manger
des fruits offerts
par sa belle-famille
annonce le divorce.
Manger du couscous
annonce une mort
prochaine pour
quelqu'un de notre
entourage. Manger
des fruits à noyaux,
surtout des dattes,
annonce un crime ou
un massacre ; celui
qui refuse de manger
cela en rêve sera
épargné. Plus
l'animal est sauvage
et dangereux dans le
rêve, meilleur est
le présage. Le jeûne
est souvent visionné
sous l'aspect d'un
dragon, d'un serpent
à poils se mouvant
dans une mare ou un
marécage, il vient
chercher les jours
manquants à la
pratique sacrée. Ces
quelques exemples
n'étant cités qu'à
titre d'indication.
Un très vieille dame
tunisienne
expliquait que le
rêve était comme les
matières fécales :
il est le déchet des
choses vraies et
utiles. Comme les
selles renseignent
sur le
fonctionnement des
organes et l'état de
santé général, les
rêves renseignent
sur ce que la
personne décode de
son entourage, de sa
propre image, de sa
propre vie, plus
loin que ce qu'elle
croit savoir.
Exprimé en arabe
dialectal par une
personne qui ne
savait rien du
subconscient, la
leçon était de
taille.
La peur du
plaisir, la peur du
bonheur
C'est terrible pour
des populations qui
ont la gaieté et
l'envie de rire, de
danser, chevillées
au corps : tant de
misères font que
nous craignons le
rire comme devant
être suivi d'un
malheur. Les peuples
arabes glissent dans
un gouffre de
tristesse où toute
émotion positive est
contrôlée,
banalisée, effacée,
de peur d'attirer
son contraire. Même
les cris de joie
sont retenus au fond
des gorges. Ce que
des millénaires
d'adversité
n'avaient pas
éteint, notre temps
l'étouffe. Une joie
de vivre, une
culture, nous
quittent. La
principale leçon
occidentale, c'est
bien l'apprentissage
du désespoir. Quant
au bonheur, nous
sommes semblables
aux autres : " Tout,
mais pas ça !". La
chose mérite plus
qu'un paragraphe,
plus qu'un chapitre,
plus que l'évocation
d'une école
philosophique. Le
plus grand symptôme
de renoncement à
vivre son corps, ce
sont les courants
intégristes. Le
brouillage de
l'éthique, l'ancrage
à un intégrisme
musulman
d'inspiration
chrétienne
protestante
intégriste qui amène
l'obsession, la
haine du corps, une
fixation
pathologique sur le
code fantasmé, en
disent long sur la
santé physique et
mentale des
populations arabes.
De même que le
christianisme s'est
transformé en
quittant l'Orient,
de même que les
sociétés juives ont
durci en Occident,
de même la religion
musulmane change en
allant vers le
soleil couchant.
Dans la mesure où
une religion est un
ensemble de
pratiques
contraignant les
corps et les esprits
au service d'une
forme de pouvoir,
les Arabes sont bien
livrés, dans leur
majorité, à la loi
du plus fort. Mais
l'expression des
corps est difficile
à étouffer. L'envie
de vivre peut
réapparaître sous
des formes
inconnues, et nous
en sommes toujours
aux questions… La
joie, dans nos pays
d'origine, se
conçoit-t-elle
privée d'expressions
culturelles ?
Aurons-nous toujours
la peau chaude, la
tendresse à fleur de
lèvres et le rire en
gerbes au bout de
quatre ou cinq
générations en
Occident ? Quels
corps, quels
sourires, quel
humour, seront ceux
d'après nous ?
Chairs de nos
chairs,
puissiez-vous vivre
libres et avoir su
cueillir la gloire
de chaque société,
la victoire de
chaque culture et le
scintillement de
l'Histoire !
Qui a dit "Amin" ?
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