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Le doute et le choix dans la profondeur de l'histoire à partir de l'exemple de l'épopée de Geligeamech  par Hawa Djabali

 


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La relation au corps chez les Maghrébins :
d'où nous venons et les contre-valeurs rencontrées dans la résidence occidentale
 par Hawa Djabali

Le travail de Hawa Djabali s'étend du milieu des années 60 à nos jours. Enquêtes en milieux rural et citadin en Algérie, émissions radiophoniques, conférences. Elle travaille sur le rêve durant 3 ans en enregistrant des récits de rêves qu'elle met sur antenne à Alger et recueille le sens attribué à ces rêves de tous les coins du pays. Elle fréquente les spécialistes des sciences humaines des pays voisins, échange, compare. A partir de 1989, en exil, elle voyage dans les pays arabes orientaux, toujours avec cette écoute spécifique. Elle se rend souvent au Maroc et s'immerge dans la vie quotidienne des populations. A partir de 2000, elle peut rentrer en Algérie et se replonge au sein des cités et des campagnes pour noter les changements et les évolutions. Ce qu'elle livre ici, de façon rapide, "à la hache" comme elle le mentionne, est donc un résultat qui sous-entend des notations précises sur plusieurs dizaines d'années. En même temps, ce sont des questions, des réflexions, des pistes qu'il serait intéressant de vérifier, de poursuivre. Notre bulletin ne nous permet pas une intervention plus détaillée : entendons bien, et l'auteur insiste pour ne pas créer la confusion, que la généralisation est fondée mais extrêmement synthétique et ne peut être prise qu'à titre indicatif.
 
Nous allons partir d'un vécu nord-africain. Des pays d'origine tels qu'une personne de plus de cinquante ans les a connus. Il est clair que telle ou telle particularité locale pourrait infirmer nos notations, exceptions confirmant une expérience commune. Nous allons essayer de décrire le ressenti comme il se vit dans nos pays d'origine, le quotidien physique du pays d'accueil en ce qu'il s'oppose ou blesse des évidences si profondément ancrées qu'elles persistent, inconsciemment, dans la sensibilité des nouvelles générations et le résultat observé de ce télescopage.
 
Une longue histoire du sacrifice et des codes religieux
 
Le Maghreb est englobé dans l'histoire des influences arabes. La culture arabe est empreinte de la plus ancienne organisation humaine que l'on connaisse. Depuis cette Afrique de l'Est qui touchait dans les temps immémoriaux cette terre que l'Occident appelle aujourd'hui les pays du Golfe avant que la faille de la mer Rouge ne vienne les séparer, jusqu'au sud de la Méditerranée dont les Terres intérieures furent en relations répétées avec ce Proche-Orient de l'Est méditerranéen, c'est bien là que se nouent une première vision de soi, du corps humain, une première image, une première angoisse. Longtemps, le culte du mystère de la vie, qui prend et qui donne, qui fait naître, jouir, souffrir, mourir, va suffire. La transaction, l'art de donner pour prendre, sera la grande règle. "Je donne de l'eau à la terre, elle me donne des végétaux ; je nourris une femme, elle enfante ; je nourris un enfant, un jour il travaille pour moi ; je donne une femme à une autre tribu, nous faisons des échanges". Il semble bien que la stupéfaction de pouvoir réaliser des choses ou des actions suivant un désir ou un plan préétabli entraîne notre ancêtre à se prendre pour modèle et à représenter la vie à son image : la Déesse. De cet anthropomorphisme primitif et de l'obligation d'organiser une société plus grande que la horde, une attitude va nous rester : le sacrifice. Le sacrifice c'est : "Je te donne quelque chose de précieux et, en échange, tu réalises mes désirs", et nous nous sommes mis à hiérarchiser nos biens en fonction de la "protection" attendue. Pour la caricature, on pourrait dire que le principe maffieux était né. Dans cette hiérarchie, il semble bien que les sociétés d'alors ne se soient pas trop inquiétées de la reproduction féminine ; par contre, l'angoisse de l'impuissance masculine ou de la disparition masculine devait hanter les premières cités. Les biens les plus précieux étaient donc, probablement, les corps des jeunes mâles et le sexe des femmes. On aura des sacrifices humains masculins en premier lieu, de la prostitution sacrée et des dons alimentaires. Mais le premier choc de l'acquisition de ce libre-arbitre passé, on peut concevoir l'immense inquiétude provoquée par la conscience de cette nouvelle indépendance. Ce qui nous crée et nous dépasse obéit à des lois qui considèrent les espèces et non l'individu. On voit que pour résister et régner, l'homme a fragmenté le savoir, spécialisé l'action. La Culture étant l'action de sortir de l'indivis et du fusionnel, de désorganiser l'instinct au profit d'une projection dans le temps basée et fondée sur le support d'une mémoire. La culpabilité, "la faute" de "désobéir" à la fatalité de la condition animale est insupportable. Plusieurs réponses à cette angoisse feront surface : la déification des animaux, la loi comme tabou inviolable, la codification comme substitut à la grande loi de la vie et enfin la création du dieu masculin, en route pour l'unicité par élimination des autres dieux, Dieu unique qui punit l'homme d'être sorti de l'animalité, de "l'innocence", aux fins d'esquiver quelque chose d'infiniment plus grave, de l'ordre de la disparition de l'espèce.
 
Au long des millénaires, nous avons gardé quelque chose de cette culpabilité de notre forme humaine, de notre pensée humaine, et il se peut que ce qu'on nomme "pudeur" ait encore quelque chose à voir et avec "la faute" du corps humain redressé, et avec l'horreur de l'empreinte de cette même animalité. Toute forme religieuse aura donc comme premier devoir de préserver une tradition-protection en relation avec l'organisation sexuelle, puis de contrôler le libre exercice de la pensée qui restera l'expression la plus parfaite du "mal". C'est dire que la société arabe, dans son ensemble, cache les corps, sacralise la relation sexuelle dans un rituel qui exalte et glorifie (le mariage) et que toutes les religions nées en ces lieux, exportées en Occident, en Afrique, en Orient, porteront la marque indélébile de cette contradiction : crainte d'être "trop Hommes", crainte d'être encore trop "bêtes".
 
Le schéma corporel (vie et mort)
 
En fait, à travers les différentes religions monothéistes du Monde Arabe, la première religion, celle de la déesse, continue à vivre. On appartient à la terre, à sa mère, à sa communauté de vie et même la religion musulmane, dernière en date et largement répandue, n'a pu détourner le cours de ces adorations. Elle revivifie même certaines pratiques (pas forcément toutes dans les textes sacrés), telles que le corps nu dans le linceul, à même la terre ; le maquillage des pieds et des mains des mourantes en rouge, le sacrifice du prépuce qu'on rend à la Terre lors de la circoncision, l'attachement physique à la mère jusqu'à un âge très avancé (jusqu'à la mort de la mère le plus souvent), l'idéalisation des mères et la détermination de soi par la mère. Cette détermination par la mère est "réelle" dans la religion juive, où l'on est juif par sa mère, plus symbolique dans la religion chrétienne arabe, où Lalla Mariam (Vierge Marie) tient une place importante, et franchement physique dans la religion musulmane (très explicite dans les malédictions), où "le Paradis est sous les pieds des mères". La situation et la santé de la mère est importante pour la santé des hommes et des femmes arabes. Comme dans la religion ancienne, on glorifie, on exalte le masculin comme si le Féminin était la norme, la base, l'éternel, la vie. Le culte phallique, spirituellement féminin, est (entre autres) un rituel d'encouragement qui sous-entend l'angoisse de ne plus pouvoir dresser les pénis. En symétrie, on pourrait se poser la question sur la glorification de l'image féminine dans les sociétés occidentales : se demander si une angoisse généralisée de voir "la vie", dans sa globalité, disparaître, ne sous-tendrait pas cette expression. L'Occident, qui transforme la fête des travailleuses en "fête des femmes", ne laisse pas de surprendre une arabité pour qui une naissance masculine reste une "bonne surprise", une bénédiction, sous-entendu dans le langage profond : "une anomalie". Ce que l'on fête, dans une naissance mâle, c'est "ce qui pourrait ne pas se produire et qui se produit quand même". Or, en général, la femme arabe possède la conviction intime qu'elle peut produire des filles. Dans un schéma qui persiste, pas un instant l'au-delà n'est envisagé sans le corps : d'où le lavage et les soins mortuaires. La société occidentale qui dissèque les morts, qui place des pierres lourdes ou du ciment sur la "Terre vivante qui ressuscite", la société plus orientale qui brûle les cadavres, tout cela blesse des gens sans questions, venus d'évidences si profondes, si antérieures, que tout texte, tout message sacré se plie naturellement à des pratiques sans mémoire apparente mais qui structurent le "moi" collectif.
 
La beauté, comment la définir maintenant ? (Travail sur une destruction de l'idéal)
 
La norme de la beauté, c'est d'abord l'apparence de ce qui règne, de ce qui domine, de ce qui rassure. Longtemps, la civilisation, l'apparence humaine affinée, fut le modèle moyen-oriental ou africain du Haut-Nil ou des royaumes sahariens. Ces modèles ont eu des dizaines de milliers d'années pour imprégner ce qu'on appelle le "goût". En très peu de temps, grâce à la multiplication par elle-même d'une culture qui anticipe sur le développement réel du cerveau humain, un autre monde, plus dur, plus adaptable, plus angoissé, porteur d'angoisses nouvelles, a pris le contrôle de la vie : un demi-millénaire a suffi. La norme change, les moyens de communication rattrapent le temps pour dresser un autre modèle. La civilisation est maintenant à l'Ouest. L'humain couleur "ver de terre" devient "plus beau" que celui qui vit au soleil. L'œil et le cheveu sans pigment fort incarnent le charme. Au présent, les poitrines féminines qui n'allaitent plus, les corps sans muscles, les fesses plates, les nez loin de la bouche, représentent un idéal modelé par l'Occident. Les Arabes sont subjugués mais reviennent toujours, sauf exceptions, au modèle ancien "afro-oriental". L'immigré en provenance du monde arabe n'en finira pas d'hésiter, de mépriser ceci et cela, ce qui vit au pays et ce qu'on trouve en Europe. Homme ou femme, il sera pris toujours entre des définitions esthétiques et des désirs contraires.
 
On objectera que les femmes blanches sont considérées comme les plus belles dans le Monde arabe : il s'agit là d'une expression de caste. Si une jeune fille peut rester enfermée et "blanchir" comme une endive (chicon), à condition qu'elle soit de race blanche, c'est la preuve que sa famille est assez riche pour ne pas l'envoyer aux champs. Autrefois on aimait les femmes bien en fesses, un texte arabe ancien dit que "le comble de la beauté, c'est qu'une femme ait l'air assise lorsqu'elle se tient debout" ! Les rondeurs ont à peu près la même signification de caste que la blancheur, sauf que l'idéal se complique d'une mémoire très ancienne où la famine était l'ennemie principale de l'Homme : avoir des réserves pour procréer ou allaiter allait donc dans le sens de la vie. L'Occidentale pâle et mince qui travaille à l'extérieur provoque un désarroi semblable à celui que provoque l'homme intellectuel de peau noire. Ce ne sont pas seulement des clichés, ce sont des points de repère ancestraux qui échappent à la conscience. Malgré tout, le désir profond, de "base", renvoie à une musculature nerveuse, à une taille mince, à une silhouette vive, à une peau "chaude" et colorée. L'idéal étant ce rose à la fois mat et à peine brun : "samra", dit-on d'une femme. La célèbre histoire d'Antar installe le conflit entre la représentation idéale esthétique du désir et les signaux sociaux : le père (prince) blanc (sans doute bien cuivré) ne peut résister à la beauté noire d'une femme qu'il capture avec son troupeau de dromadaires. Il engendre Antar, qui n'a pas accès au rang de son père parce qu'il est trop brun. Antar est éperdument amoureux de sa cousine "blanche" qu'on garde à la tente et ne peut "aller aux troupeaux" de par sa condition sociale. La cousine aime Antar, qui est poète et représente le guerrier (protecteur) dans toute sa générosité, son intelligence et sa beauté noire, musclée. Le clan met du temps à reconnaître les qualités intellectuelles et physiques du héros. Antar reste un idéal noir dans un monde plus clair, comme une mémoire reniée qui ne désarme pas : la légende en est la preuve. Beaucoup de légendes ramènent à cet idéal noir très ancien, pas souvent négroïde mais plutôt "africano-oriental". Ziryab (le Corbeau), qui introduisit la musique écrite, les écoles de musique, inventa une grande quantité d'instruments musicaux et un nombre incroyable de pratiques d'hygiène et de savoir vivre en Occident, par l'Espagne, était un génie de la musique, un modèle d'homme raffiné et civilisé ; il était noir. La plus grande représentante du mythe de l'Arabie heureuse rendant visite aux territoires de l'Ouest, rencontrant le héros mythique d'un monothéisme encore très accidenté, Salomon, est la très belle Balkis, reine de Saba, noire ou très brune. Beaucoup d'exemples peuvent sortir des mémoires. En schématisant à l'extrême, on pourrait dire que l'image poétique liée à la terre, à l'ancêtre de la mémoire extrême, à la fertilité, à la sagesse et au bonheur est un idéal plutôt svelte et foncé, tandis que la pâleur et l'embonpoint appartiendraient à la société des nouvelles castes, à un sentiment de richesse et d'orgueil. Ce serait l'expression d'une classe sociale égoïste, suscitant l'envie. Mais ceci n'est que mise en lignes brèves d'une perpétuelle hésitation qui se conjugue dans toutes les nuances possibles.
 
La difficulté par rapport à l'Occident, c'est de ne pas comprendre ce qui organise ses valeurs esthétiques, ni même le désir physique. La plupart des "modèles" du cinéma ou de la mode font rire les gens des pays arabes qui ne les trouvent pas beaux. Les émigrés sont tiraillés parce qu'ils ont souvent admis la préférence du pays d'accueil, mais lorsque les tantes ou les cousines du pays disent "Mais qu'est-ce que tu lui trouves ?", on ne sait plus expliquer. Ce qui reste prégnant dans la culture arabe, c'est le culte de l'œil, qu'on aime grand avec l'iris brun ou doré couleur du miel et le blanc de l'œil blanc émail. Longtemps, les sourcils rapprochés furent aimés. L'œil vert doré, plus courant au Maghreb, ne choque pas mais se vit comme étrange, voire inquiétant. On l'interpose contre le mal. Par contre, toujours au Maghreb, l'œil bleu fait peur, met mal à l'aise et n'est pas admiré. Au contraire, au Proche-Orient, où l'œil bleu-gris est fréquent, il ne pose pas problème, n'est pas fort chanté mais, serti entre deux lignes de cils bien noirs, il ne passe pas inaperçu. Plus la bouche est petite en largeur et épaisse en hauteur, plus on l'apprécie. Les grandes bouches tellement fendues des actrices américaines font mourir de rire les femmes traditionnelles du Monde Arabe. On aime le nez avec de larges ailes, pas relevé du tout, à l'arête droite presque parallèle au visage, rejoignant quasiment la bouche. Les narines dissimulées, pas trop grandes, étaient particulièrement admirées. Les dents écartées sur le devant et la lèvre charnue étaient irrésistibles. Un beau cou pour un garçon et une belle poitrine (qui ne coule pas entre les côtes quand elle s'allonge) pour une femme sont toujours des atouts. Les mains et les poignets sont extrêmement étudiés et discutés. Mais l'impression de force, pour un homme comme pour une femme, reste le critère de l'admiration. La chevelure tient chez les Arabes une place importante. Il fut un temps (lointain) où c'était une parure masculine, mais en Orient comme au nord de l'Afrique, les Romains ont mis de l'ordre dans tout ça ! Nous avons encore connu le temps où les fiancées avaient des chevelures plus longues que leur hauteur : il fallait trois femmes pour les coiffer et, parfois, ces citadines choyées avaient la tête qui pen-chait sous le poids des tresses, ce qui leur évitait cer-taines corvées ! Elles savaient qu'on ne leur couperait pas un centimètre de cheveux avant le premier enfant !
 
Virilité et fécondité (l'angoisse primordiale, le pourquoi d'une certaine attitude féminine)
 
Parfois, en remettant les propos du quotidien dans la perspective de l'histoire, on peut éprouver la sensation que le Monde Arabe est l'héritier à la fois des premiers matins de l'Homme et en même temps le gardien de la pensée, de la chaîne des points d'interrogation qui nous amènent à l'époque actuelle. On ne peut faire l'économie du fait que trois religions monothéistes, insolentes, intransigeantes et violentes y sont nées. Les religions précédentes, de ce qu'on en sait, ne devaient pas être de tout repos, mais ces religions "révélées" qui possèdent la pleine et entière vérité, qui structurent la domination masculine sur un monde de femmes et d'enfants, d'esclaves, vont être particulièrement difficiles. A partir du moment où l'homme a compris qu'il était pour quelque chose dans la procréation, il ne pourra plus imaginer sa propre stérilité. Dans la société arabe populaire, on ne distingue pas, délibérément, stérilité et impuissance sexuelle. Les gens instruits expliquent, les autres se bouchent les oreilles. Longtemps, au Maghreb, le monde très organisé des femmes, qui n'était pas dupe et mettait toute sa diplomatie à "faire tenir les hommes debout", usa et abusa de ruses. Des mères ou des belles-mères droguaient deux frères, endormant le mari et envoyant le beau-frère dans le lit de la belle-sœur, ou autres stratagèmes similaires. Tant que l'étalon choisi, qui devait être du même sang, était inconscient et restait amnésique sur la chose, personne ne parlerait, et surtout pas la future maman, sauvée de ne pouvoir donner un fils à son mari. Dans le cloisonnement des sexes, tout était possible, et les femmes ménopausées faisaient de la couture pour arranger la vie que les hommes brutaux, inquiets, mettaient en pièces. Cet espèce d'équilibre est rompu, il y a des choses qu'on n'ose plus faire de façon ordinaire. Les hommes sont dépendants de leurs érections. Une terrible généralité tendrait à dire que leur sexualité et l'image qu'ils ont d'eux-mêmes se résument trop souvent rien qu'à cela. Faire l'amour souvent semble plus normal que faire l'amour longtemps. Un homme privé de relations sexuelles ne vit pas seulement sa privation mais également l'image de sa privation, un peu comme une femme inquiète privée de miroir. Une majorité d'hommes, même si la science leur prouve qu'ils ont tort, gardent dans la tête que le sexe de l'enfant dépend uniquement de la mère. Et c'est étrange : ils revendiquent d'être les seuls responsables de la vie de l'enfant qui leur appartient en tant que "production" mais, dans le même temps, tout ce qui peut arriver au fœtus, tout ce qui sera de l'ordre des problèmes héréditaires, le sexe, la force de l'enfant est de "la faute" de la mère. Contrairement à l'Occident, où l'on peut se risquer à dire que l'angoisse de mort est déterminante, chez les Arabes, c'est l'angoisse de non-fertilité qui prédomine dans les populations rurales (et le monde rural est vaste). Cela revient à dire que la même angoisse de mort, donc l'impératif de conserver la vie, est individuelle dans le premier cas et collective dans le second. En effet, la lecture de l'angoisse de non-fertilité, c'est une peur de la mort concernant l'espèce, ou du moins, plus consciemment, le groupe par lequel on se définit. Donc, la société est angoissée : c'est pour ne pas "déviriliser" l'enfant qu'on l'incite à se battre, à faire la terreur à la maison, qu'on lui consent toute attitude belliqueuse. Du moins tant qu'il est dans le monde féminin. A l'âge des premières érections, entre sept et dix ans, il sort du monde des femmes et prend son rang dans le monde des "mâles". Les femmes d'aujourd'hui n'ont pas vraiment conscience qu'elles fabriquent des hommes violents, peu stables, peu sûrs d'eux, irascibles et malheureux, dans l'intention ancestrale très louable de ne pas les déviriliser, confondant, sans le savoir, la virilité à la puissance sauvage des taureaux, des boucs, des béliers et des coqs qui servaient de modèle
 
Les blessures de la société patriarcale au Maghreb ("l'homme de cendre", la douleur féminine, la Circoncision)
 
A partir du moment où le garçon rejoint la société des hommes, il devra très vite faire la preuve de son agressivité, et ce ne sera souvent pas suffisant pour le protéger de certains grands mâles, les prédateurs de cette société purement patriarcale où le cloisonnement des hommes et des femmes interdit les amourettes ou les relations sexuelles normales pour les célibataires. Dans ces sociétés prudes, strictes, qui se veulent impeccables, il arrive pourtant que des hommes mariés considèrent que c'est "viril" de pénétrer un homme plus jeune. Le réalisateur tunisien Nouri Bouzid le livre superbement dans son film "L'homme de cendre", où il met en scène un jeune homme que la pédophilie de ses aînés a broyé psychologiquement et rendu inapte au mariage. Il ne s'agit que rarement d'homosexualité : il s'agit que celui qui pénètre est un vainqueur et celui qui est pénétré un vaincu, qui portera "la honte" toute sa vie, jusqu'au moment où il pourra se délivrer à son tour en "baisant" un autre homme. On parle souvent maintenant des dégâts occasionnés par la société patriarcale en évoquant les femmes, mais le système n'épargne personne et surtout pas les hommes.
 
Il y a dans le Monde Arabe, et le Maghreb en fait partie, une vieille sagesse, une vieille tendresse, une relation de couple dans l'amour et le respect qui survit de façon inattendue, malgré les interdits des religions (chacune d'entre elles a amené sa misère sexuelle, sa dépréciation physique ou morale), et c'est cela qui sauve mais qui est agressé depuis des milliers d'années par les attitudes sauvages dues à l'angoisse, à la peur métaphysique et au règne du plus fort. Il y a, et plus souvent qu'on ne le croit, des couples solides qui s'aiment d'amour invisible, ont une confiance sans faille l'un dans l'autre et élèvent leurs enfants dans le respect d'autrui ; et, là encore, toutes religions confondues. Mais les traumatismes nobles ont aussi leur place dans la façon dont l'image de soi se construit. La circoncision physique, dont on ne connaît pas l'origine exacte, sachant qu'elle précède les récits bibliques puisque citée dans le passage concernant Moussa (Moïse), est à la fois un rite de passage et, ainsi que le note Monsieur Boudhiba, sociologue algérien, dans son étude sur le sujet, une façon de rassurer l'enfant sur la grosseur à venir de son pénis, mais aussi une dette de sang qu'il assumera en faisant couler le sang de l'hymen de son épouse vierge, qui, à son tour, reprendra son sang dans celui de la circoncision de son fils. Cela tient encore de l'esprit du sacrifice rituel. C'est une pratique qui, lorsqu'on aura découvert le sens de ses débuts, dénouera probablement un gros nœud psychologique. Les enfants qu'on circoncit sont choqués, soit totalement inconsciemment lorsque l'opération est pratiquée sur le nourrisson, soit consciemment lorsque l'enfant est grand. Il s'agit de l'intégra- tion à une communauté dans laquelle l'individu est averti qu'il ne pourra jamais "échapper" à la loi en cours. Ce "marquage" promeut, rassure, blesse, et annihile bien des initiatives. Sujet de tensions et de rappels concernant cette virilité triomphante (agressive et égoïste) qu'il faut avoir à tout prix, tout en restant pudique et réservé dans des sociétés où la moindre allusion au sexe devant un aîné est une faute impardonnable, un "manque de respect". Abdelhak Serhane note, avec beaucoup de réalisme, que le garçon circoncis se fait rejeter du hammam des femmes aussi brutalement qu'il a été sevré du lait de sa mère. Il propose que l'accès au hammam aide l'enfant à se cuirasser contre ses propres désirs. Il dit aussi que cela peut bloquer sa libido en l'habituant à freiner ses pulsions. Mais cette virilité ne peut faire ses véritables preuves, ses preuves publiques, que dans l'enfantement et dans le sang virginal d'une femme de la même classe sociale, ou d'une classe supérieure. Les domestiques et les prostituées ne comptent pas, et, hélas, encore pour un certain nombre de personnes, les étrangères pas davantage. Et la notion "d'étrangère" mériterait une étude à elle seule. D'où l'angoisse de "n'être plus un homme" à l'étranger. Et pour un Arabe, l'étranger, c'est le lieu où ne sont pas les femmes de son entourage, ni la femme qui pourrait faire de lui, publiquement, "un homme" ; ou bien, s'il est déjà marié, quelle que soit son attitude infidèle ou oublieuse, l'étranger, c'est le lieu où n'est pas la maison de sa femme. Physiquement, l'homme arabe traditionnel ne vit son espace vital qu'en fonction de son épouse. La polygamie ne change rien, il y a toujours "une épouse", pour le meilleur et pour le pire, qu'on n'aime pas forcément plus que les autres, en général la première, mais qui est "la maison" ; les autres n'étant que l'entourage.
 
Dans l'immigration, on voit donc parfois la situation s'inverser, logiquement, lorsque toute une grande famille s'est reconstituée ; ses membres préfèrent marier leurs enfants "à quelqu'un d'ici" (du pays d'accueil), qui a "la même mentalité que nous", que faire venir quelqu'un du "pays" parce que, entre autres choses, la petite société d'immigrés de "familles complètes" qui se connaissent, fournit le "témoignage" indispensable de la virilité du marié et fait donc baisser l'angoisse. Un couple isolé de la grande famille réagira autrement et cherchera l'enregistrement social du mariage au pays d'origine. L'ambiance religieuse évoquée, la "honte" des signes de l'animalité, la sacralisation des mères, tout cela transforme le cycle féminin en un véritable "mal" qu'il faut supporter "parce que c'est la condition des femmes". Les paysannes qui bougent souffrent moins que les citadines qui grossissent dans leurs appartements. On ne dit pas qu'on a mal au ventre, on dit : "J'ai un peu mal à l'estomac", et l'on va se rouler de douleur sur son lit, en silence, en se tenant le bas-ventre et les reins.
 
Jusqu'à une période très récente, les femmes accouchaient sans un cri, sans un mot et, dans certaines régions, emmaillotaient leur nouveau-né pour le présenter à la famille après avoir elles-mêmes sectionné le cordon ombilical. Etait-ce de l'héroïsme ? C'était une autre façon de se vivre : il y avait une formidable confiance dans les possibilités du corps. D'autre part, la douleur faisait partie de la vie et le courage était une dignité. Il y avait aussi un grand respect d'autrui, que l'on s'efforçait de ne pas trop importuner, que ce soit pour accoucher ou pour mourir. Il y avait peut-être le sentiment du peu d'importance que chaque femme s'accordait à elle-même, la certitude que les enfants seraient pris en charge, la croyance en un au-delà sans équivoque et, pour certaines, lorsque la pauvreté était extrême, un désespoir qui prenait visage de sérénité. Bref, on ne criait pas. La rencontre avec l'Occident a bien changé les choses. De jeunes femmes qui n'ont jamais assisté personne pour accoucher, qui ne connaissent rien du corps féminin, vivent l'accouchement comme un supplice ; effrayées, elles hurlent. Elles font d'autant plus de bruit que la rancune vis-à -vis du père de l'enfant est grande et qu'elles souhaitent le culpabiliser. Dans une majorité de mariages qui n'ont rien à voir avec une attirance préalable, faute d'amour, la notion de "faute" peut lier, et le sous-entendu est le suivant : "Regarde, entends combien je souffre pour te donner un enfant, tu as une dette envers moi, tu devras me garder et veiller sur moi, et l'enfant devra compter avec moi". C'était un langage inadmissible pour les anciennes qui vivaient leur amour pour leurs maris dans le plus grand silence, gardaient muette leur passion pour ne pas faire d'envieuses ou méprisaient totalement leurs époux si elles ne les aimaient. L'accouchement était "leur affaire", elles excluaient les hommes de leur vie physique, hormis l'amour, quand il était présent. Les seuls hommes à qui elles laissaient voir leur douleur lorsque, vieillissantes, la maladie les tourmentait, c'étaient leurs fils, leurs plus grandes amours.
 
L'abstinence
 
Les religions anciennes, tant en Orient qu'en Afrique du Nord, fonctionnaient sur le sacrifice. Souvent lié à la passion du dieu héros (cultes phéniciens, manichéens, sabéens, chrétiens d'aujourd'hui), le jeûne commémore aussi des souvenirs, des douleurs collectives initiatiques, comme chez les juifs, ou une obéissance à la tradition (laquelle exactement ?), comme chez les musulmans (Coran 2, 183). Poussant la relation au corps dans une observation serrée, les mystiques de toutes confessions, chez les Arabes, profitent de toutes les abstinences pour saisir le moment où le "je" conscient, rencontre l'intelligence du corps qui proteste contre le manque. L'expression aiguë de ces deux volontés contradictoires permettant de mieux situer le travail spirituel. Il s'agit d'un exercice subtil qui livre à des réflexions étonnantes. Dans le quotidien, tous les "plaisirs" ou accom-plissements qui échappent au pouvoir sont méprisables, tant pour les uns que pour les autres. Le Coran va jusqu'à l'anathème : "Mangez et jouissez un peu. Vous n'êtes que des criminels" (77, 47). L'interdiction de consommer du sang remonterait à Noé (peut-être 10 000 ans avant J.-C….), qui jura avec ses fils de s'abstenir. Les interdits alimentaires vont et viennent, restent à peu près équivalents sur 10 000 ans (depuis les mythes rapportés beaucoup plus tard sur le déluge et les quelques éléments que l'on peut saisir des cultes polythéistes). Aujourd'hui, seuls les juifs et les musulmans s'y conforment encore de façon massive, dans un sentiment de fidélité qui rassure. Depuis les Mésopotamiens et l'Egypte ancienne, la bière, le vin de palmier et autres alcools coulaient au Proche-Orient et, très tôt, par les influences orientales et romaines, le nord de l'Afrique fermenta les figues, le blé, le raisin. Mais les débordements étaient fréquents. L'alcool est un instrument de culte et le reste encore chez les chrétiens. Le texte musulman, lui, demande de ne pas prier en état d'ivresse. Ailleurs, l'on trouve qui si l'on n'est pas capable de modération, mieux vaut n'en pas consommer. Quant au sexe, toutes les tendances vont vouloir le codifier, interdire, obliger. Si, pour les musulmans le "mariage est la moitié de la religion", l'abstinence totale est encore admise par les chrétiens. La succession des religions monothéistes étant le plus ancien laboratoire de l'exercice du pouvoir, il apparaît clairement que l'emprise sur le "corps" des sujets est essentiel et que l'abstinence sous tous ses aspects est un élément de la technique de subjugation. Malgré tout, lorsqu'on opère une grande synthèse, il apparaît aussi que la domination du corps par la volonté consciente, intellectuelle, était vécue comme une victoire sur l'animalité. C'est cela que portent les Arabes aujourd'hui, ce sont ces relations de domestication de la "chair" qui les travaillent encore, mais le sens n'est plus scellé auprès des "sages", des "maîtres", le sens est perdu ou presque. L'abstinence devient alors élément abscons d'une pratique que les Arabes, tout comme l'Occident actuel, ne saisissent plus. D'où l'hésitation des Arabes entre le mépris de ceux "qui ne tiennent pas leurs corps" et le sentiment de liberté, non analysé, que procure la fréquentation d'une société qui n'a pas été foudroyée en se libérant de l'abstinence. Doit-on lutter contre son corps pour "élever" l'esprit ? Une vieille science orientale qui développe l'ascèse, tout comme l'évolution philosophique occidentale récente, répondent "non", mais chaque individu de culture arabe vient de l'une ou l'autre religion monothéiste et ne connaît pas forcément les profondeurs de l'océan de l'inconscient collectif…
 
Féminité et fécondité
 
Une très ancienne représentation du corps, dans les couches populaires, roula sa dernière vague au Maghreb, jusqu'à la fin du XXe siècle : les femmes analphabètes pensaient qu'elles avaient en elles un certain nombre d'enfants, sous forme d'œufs et qu'elles devaient "tous" les sortir ! Beaucoup de femmes arabes prennent du plaisir à allaiter, beaucoup aiment être enceintes. Il faut majorer ce plaisir de la valorisation apportée par une société gravement patriarcale par l'accomplissement que les religions monothéistes reconnaissent aux femmes qui procréent, mais, jusqu'à notre époque, nous ne pouvons pas nier qu'il y a un désir physique et un plaisir certain aux actes de l'enfantement, et nous nous demandons si les Occidentales vivent les choses comme nous ? Ce qui trouble la génération des plus de cinquante ans, c'est que les filles arabes, dans les grandes villes et en Occident, semblent perdre ce plaisir. N'aurions-nous pas pu limiter et penser les naissances et en garder la jouissance ?
 
Le générationnel
 
Dernièrement, l'architecte marocaine Selma Zerhouni, lors de sa conférence au CCA, attira notre attention sur la mentalité de l'architecture de terre, qui consiste à reconstruire à côté des ruines sans les rebâtir. Hormis le fait que cela correspondait à une architecture "propre" qui revenait aux éléments naturels, cette mentalité se retrouve en musique et presque dans tous les arts. L'horreur de figer, la ré-assimilation de tous les éléments du passé pour construire l'avenir, l'harmonie de l'adaptation de l'ancien au service du nouveau, sont une constante que les dogmes tentent depuis des milliers d'années de briser et, jusqu'à présent, sans succès. Mais le contact avec l'Occident, ses musées, sa révérence pour le "fixe", ses techniques de conservation, vont porter le coup de grâce à ce fonctionnement. Dans la même veine, on peut comprendre que l'héritage physique (la certitude que les ancêtres se continuent en nous) entraîne une certaine sérénité d'un côté mais que, de l'autre côté, les maux des parents, de la mère, principalement, posent problème. Souvent, on peut observer une sorte de satisfaction lorsque la maladie de la mère surgit dans le corps des descendants. Comme un accueil heureux de la fatalité. En parallèle, la culpabilité est souvent forte en ce qui concerne le corps de la mère. En fait, de son vivant, elle nous "appartient" déjà et nous la dépossédons aussi bien de son corps que des marques et cicatrices de la vie sur son corps. Au risque de désavouer toute une recherche occidentale sur le sujet, force nous est de constater dans la société arabe que "l'identification au corps de la mère est valable pour les garçons comme pour les filles" dans une immense majorité de cas. Il serait intéressant que quelqu'un étudie la question à fond sur les lieux évoqués. Personnellement, j'émets aussi l'hypothèse que nous n'avons pas le sentiment du pénis manquant chez les femmes et que, beaucoup plus que cela, les hommes acquièrent douloureusement la notion de cette virilité "obligée" dans un monde où la norme est féminine et la masculinité "miraculeuse", inattendue, angoissante, par peur de la voir cesser de fonctionner. Ce sont dans ces zones géographiques aujourd'hui appelées "Monde arabe" que les cultes ancestraux à la Grande Déesse ont perduré le plus longtemps ; ce sont ces régions qui ont le plus longtemps vécu "en civilisation". Cela provient-il de cet héritage si ancien et tellement ancré ? C'est parce que le masculin semble si fragile et tellement en péril chez les Arabes (encore une fois une vaste étude serait la bienvenue) que les systèmes patriarcaux ont pu se développer si facilement et perdurer aussi longtemps. Bien sûr, ne faisons pas fi de l'histoire, des circonstances, de l'économique et du politique, mais ne perdons pas de vue cette proposition : le générationnel se réalise par les femmes. Avec les implications catastrophiques que cela entraîne également : Fatima Mernissi, sociologue marocaine, écrivait "Comment les fils des femmes qui ont le dos courbé, pourraient-ils avoir le dos droit ?". Histoire d'une féminité qui avait tellement peur que l'espèce ne s'éteigne, que les mâles ne deviennent impuissants, qu'elle pâlit jusqu'à se dissoudre, jusqu'à leur confier la vie ; aujourd'hui asservis, ses fils ne s'en remettent pas…
 
Le vécu du corps (les différentes parties et leur ressenti)
 
En arabe, la chevelure est l'apanage de la vitalité. Dalila, suivant la légende, prive Samson de sa force en lui coupant les cheveux. C'est aussi un substitut de virginité pour les femmes, dans la haute antiquité, un sacrifice de remplacement : on offre sa chevelure au temple pour ne pas devoir se prostituer. On n'aimait pas couper les cheveux des fiancées, il fallait attendre le mariage. Renoncer à ses cheveux, c'était perdre sa féminité. Le Monde Arabe, côté africain, accorde à la coiffure une importance extrême, de l'Egypte au Niger, et même au fond des déserts.
 
Le crâne et le front sont les lieux du respect : c'est là qu'on embrasse les personnes âgées ou les invités très respectés. Un baiser sur la tête est un signe d'amour infiniment respectueux, quel que soit l'âge ou le sexe de l'un et de l'autre.
 
Le nez est le symbole de l'honneur. "Ne pas avoir de nez", ce n'est pas comme en français, manquer de goût ou ne pas flairer les bonnes affaires, être naïf, non, cela signifie pouvoir vivre dans la honte, n'être qu'un misérable, même si l'on est riche. En Arabie, on s'embrasse en posant le nez contre le nez, aile contre aile.
 
Les yeux sont le signe de l'humanité. Ils sont ce que l'on a de précieux par-dessus tout. C'est le premier jugement sur quelqu'un : les yeux. Appeler quelqu'un "mes yeux" est un mot tendre qui, lorsqu'on l'emploie au sens profond et non par simple politesse, exprime un amour sans limites. Les regards sont importants et analysés. On ne regarde pas qui l'on respecte. On détourne son regard des femmes pour ne pas les importuner lorsqu'on est homme, et l'on détourne son regard des hommes pour ne pas les humilier en les troublant, lorsqu'on est femme. L'œil symbolisé, donc le signe de l'humain, arrête le "mal" : les aléas de la vie naturelle dans ce qu'ils broient les individus.
 
Les épaules sont le signe de la protection et, par extension et conséquence, de la classe sociale. "Avoir des épaules", c'est avoir des gens qui vous garantissent, vous protègent, couvrent vos sottises ou infractions. De façon assez perverse, puisque la notion de "destin" s'impose, on respecte les gens qui ont des appuis ou de la chance, quelle que soit leur conduite et leur impunité. On pourrait rapprocher l'expression du français "être épaulé".
 
La main, élevée, ouverte, est le symbole de la protection. La chercheuse tunisienne Emna Ben Miled, retrouve ce symbole à l'époque carthaginoise, ce qui dit clairement que c'était déjà un symbole phénicien, donc certainement beaucoup plus ancien au Proche-Orient, comme "main de Tanit", main de la grande Déesse de la fécondité, de la vie. La religion musulmane, malgré une petite fausse manœuvre du prophète Mohammed qui cite les déesses, erreur vite corrigée, ne peut reprendre ce symbole en charge. Mais certaines choses sont bien trop ancrées pour disparaître en quelques milliers d'années ; aussi la croyance populaire en a-t-elle fait la main de Fatima, la fille du Prophète. C'est la main féminine qui est chantée, maquillée, dessinée, parée. C'est très exactement la paume de la main, bien tendue, qui contient une partie de l'histoire ésotérique des Arabes, et peut-être des premières références typiquement humaines au seuil de l'antiquité. L'électricité subtile qui émane de la paume de la main, son pouvoir pour calmer la douleur et la peur, la beauté des mains arabes… Tout un code, toute une poésie.
 
Le pied n'assume pas du tout la charge de mépris que l'Occident lui octroie. C'est la chaussure ou la saleté qui sont répugnantes, pas le membre. C'est pourquoi la chaussure est un instrument qui sert à traverser la souillure d'un lieu propre à un autre lieu propre où l'on s'empresse de l'enlever. Porteuses de tous les miasmes du lieu public, les chaussures souillent le lieu domestique ou sacré. Un tombeau, même mal tenu, ne s'aborde pas chaussé. Pour les chrétiens coptes et les musulmans, le lieu de prière ne souffre pas de souliers. Si les circonstances font qu'on doive se déplacer pieds nus, il faut alors se les laver avant de franchir le seuil. Un pied nu et propre est très respectable ; toutefois, à l'heure de la sieste, on ne le présentera pas à proximité du visage du dormeur voisin. Assis, on le dissimulera. Comment cacher ses pieds lorsqu'on vit sur des chaises ? Comment les sortir des chaussures lorsque rien n'est prévu pour les laver ? Comment vivre les pieds propres sans tapis ? Comment régler le fait que l'irrespect occidental, c'est d'ôter ses souliers et que l'irrespect arabe, c'est de les garder ? Une bonne partie des adolescents de l'immigration et des capitales maghrébines n'accordent maintenant d'importance à l'hygiène de leurs pieds que lorsqu'ils fréquentent les mosquées… Croyant faire acte d'indépendance par rapport au milieu familial en imposant le pied "fermenté", la chaussure et sa crasse dans les lieux privés, et même familiaux, ils ne font en fait que livrer l'impasse de leur condition et réduisent une conception culturelle arabe à une pratique religieuse qui n'a fait que l'adopter. Il y aurait une véritable "histoire des pieds" à écrire !
 
Le cœur, dans la culture, possède toute cette mythologie proche-orientale qui marque le christianisme dans son ensemble. C'est la sensibilité et l'imagerie proche-orientale qui s'est répandue en Occident par le christianisme. C'est la même imagerie qui fera briller la chanson médiévale venue du Monde Arabe par l'Espagne. Siège de la spiritualité, le cœur possède à peu près les mêmes langages dans les mysticismes chrétiens et musulmans. Et il est bien le signe tangible de la vie. Comment l'organe le plus "charnel", le plus "naturel" de l'expression vitale est-il devenu le symbole du langage de la voie intérieure ? Mais au niveau des sentiments, de la tendresse, une mère dira plutôt à son enfant "mon foie" que "mon cœur". C'est qu'il appartient au foie d'exprimer "l'irrem-plaçable". Le foie représente l'amour inconditionnel. Au niveau des émotions, de la peur, de l'angoisse ou de la surprise, c'est plutôt l'abdomen qui est sollicité. Les médecins arabes le disent : "Les Occidentaux mettent leurs malheurs dans leurs poumons et les immigrés arabes au fond du ventre". Mais de cela, on n'en parle pas et on dit "Je suis un peu fatigué". Très longtemps, en Afrique du Nord, les femmes n'ont pas compris qu'il fallait cacher les seins, et même les Romains qui nous ont voilées, même les Turcs qui ont radicalisé l'Islam, même les Français qui ont introduit les robes fermées, à manches étroites, et la honte des décolletés, n'ont pas guéri les Maghrébines de la liberté des seins. Il a fallu l'indépendance de l'Algérie et l'occidentalisation qui s'ensuivit pour voir les femmes abandonner l'habitude d'allaiter dans les bus, de travailler torse nu en été dans les maisons et de porter de vertigineux décolletés sous des voiles qui avaient la mauvaise habitude de s'entrouvrir "tout seuls". Un courant intégriste islamiste a momentanément caché "ce sein que je ne saurais voir" mais l'on s'attend, dans les générations à venir, au retour en force du sein qui ne saurait trahir une tradition millénaire et dont la rondeur dorée, des blanches et des noires, soulage bien le regard des tristesses de la vie.
 
Les fesses sont le repos des yeux et les Arabes, hommes et femmes de poésie, en dissertent longuement. Rondes, hautes et potelées, elles ravissent. Même le paradis musulman en promet entre les mots ! Mais plus grand est le ravissement, plus grand est l'interdit ! La politesse veut que les hommes passent devant les femmes, surtout dans les escaliers et, ségrégation sexuelle oblige, les adolescents préfèrent porter des vêtements amples et retombants. Une fine plaisanterie, entre femmes, s'adressant à une dame qui fait la cour à un homme, dit "Ne te précipite pas vers lui, ce qu'il préfère, c'est te regarder partir !", et les sens de la boutade sont multiples…
 
Plutôt africaine qu'arabe (répandue à partir du Soudan, de la Haute-Egypte), l'excision abîme le sexe et la personne au plus profond de son vécu. La majorité des Arabes frissonnent de dégoût à cette évocation. Dans la sphère arabe, en général, on aimait les pubis féminins épilés et, il n'y a pas si longtemps, surtout pour se marier, les hommes aussi épilaient cette zone. Comme le note Abdelhak Serhane, les Arabes aiment le "lisse", le "net", parfois au détriment du mystère. Au temps où les Occidentales arboraient de longues chemises pour dormir auprès de leurs époux, et pour cause, les Arabes et leurs ancêtres s'épilaient depuis des milliers d'années, à la cire d'abeille, à la canne à sucre, au citron : les jambes ni les aisselles ne peuvent se concevoir poilues au féminin. Depuis un siècle, l'Occident est du même avis : enfin une pratique qui ne grince pas entre nous ! Il était de coutume de se masser à l'huile ou de se poudrer au kaolin les parties qu'on voulait garder "propres".
 
Les hommes arabes s'épilent depuis toujours les aisselles, les oreilles, les poils du nez. Leurs coiffeurs y excellaient, maniant un fil avec la plus grande précision. Souvent, au bain (hammam), hommes et femmes s'épilaient tout le corps à l'aide d'une chaux travaillée à cet effet. C'est l'Occident qui, en se moquant de ces coutumes dites efféminées, persuada nos hommes qu'ils pouvaient se présenter, même en ville, "tous poils dehors", et nous ne pouvons considérer cela comme un progrès !
 
La moustache passe pour un signe de virilité et même de noble agressivité. La barbe, dans les trois grandes religions, s'entend plutôt dans les milieux religieux. Dans bien des lieux, raser barbe et moustache donne lieu à une petite cérémonie familiale où l'on prépare un plat spécial. On se laisse pousser barbe et moustache avant une épreuve, on évite de se couper, ou même de se laver les cheveux avant un examen ou une bataille. Si le succès attendu et préparé survient, on se lave, on se rase aussitôt. Si l'on échoue, on se laisse aller quelque temps de façon ostentatoire, pour montrer sa désolation, et l'on attend un événement heureux, quel qu'il soit, pour liquider ses pilosités en essor.
 
Les ongles des pieds et des mains se coupent très court. Le henné est bienvenu pour les femmes. En ville, le polissoir était de mise : poussière de diamant pour commencer, cuir pour faire briller. L'ongle long et le vernis féminin occidentaux passent pour des horreurs de saleté, mais le pire, c'est l'ongle long chez un homme : cela peut aller jusqu'au frisson de dégoût.
 
L'hygiène
 
En général, les Arabes se tiennent très propres. Citant Abdelwahab Bouhdiba, qui évoque "l'obsession de la purification", Anne-Marie Delcambre exprime que "ce luxe de détails n'est pas sans choquer". Il faut citer : "Surveiller tous les orifices d'où sortent des sécrétions : le sperme, l'urine, les matières fécales, le sang, la morve souillent le corps et sont considérés comme des sécrétions coupables. Des détails précis concernent cette purification des parties génitales et de l'anus uniquement de la main gauche - la main réservée à cette fonction. Ce qui fait qu'on ne mange jamais avec cette main mais uniquement avec la main droite, la main noble". On aurait pu ajouter que c'est avec la main droite qu'on touche les gens, leur main, bien que la main gauche soit aussi propre que l'autre. Que cette dame interroge l'histoire. Elle se braque sur des conventions religieuses, alors que cette hygiène de vie vient de bien plus loin. Comment, dans la misère et la promiscuité, dans la guerre et l'invasion, les Arabes ont-ils si bien résisté, même par grande chaleur ? La "bonne coutume" voulait qu'on absorbe avec une pierre, du sable, un pavé de terre séchée ou, plus tard, du papier hygiénique (mais aucun texte écrit, car l'écriture est notre humanité) toute souillure et toute humidité, et qu'on se lave ensuite soigneusement. Comment les occidentaux se dém……..-t-ils avant l'invention du papier hygiénique qui, d'ailleurs, pollue, répand du mercure dans l'eau et n'opère qu'un approximatif nettoyage à sec ? Ils utilisaient du papier journal ? Bien, et avant l'invention de l'imprimerie ? Des pierres ? Des feuilles ?
 
Ici, nous touchons au prétexte à une guerre intergénérationnelle entre les immigrés et leurs descendants. Nous touchons à un non-dit qui génère le mépris de part et d'autre. Les uns tenant à leur hygiène, dégoûtés de voir leurs enfants devenir "aussi sales que des Occidentaux", les autres ne comprenant pas qu'on puissent cracher pour ne pas garder de choses impures dans le corps, se laver le nez, se rincer la bouche, se laver l'anus à chaque défécation : un drame. Nous nous accusons secrètement ou vulgairement les uns les autres d'êtres "sales". Les dames belges, dans le métro, disent que "les Arabes sentent la sueur" ; les dames maghrébines, dans le métro, endurent une épreuve "à cause des odeurs des belges", affirmant qu'ils sont obligés d'utiliser des déodorants, quand ils sont bien élevés, tellement ils sentent mauvais... Personne, évidemment, ne humant ses propres odeurs corporelles ni ne remettant ses coutumes en question. Un drame secret de la cohabitation olfactive qui s'exprime plus par mimiques discrètes complices que verbalement.
 
Où sont les certitudes des rites de passage dans la perception de soi-même ?
 
Le manque de points de repère pour savoir à quel moment l'enfant devient adulte dans la société occidentale n'est certainement pas étranger à la fixation des rites religieux musulmans auxquels s'attachent les immigrés. Comment peut-on imaginer la suite ? Une société où le "passage" sera inutile parce que l'harmonie et la propreté des relations permettraient aux enfants d'apprendre autrement la responsabilité ? Ou un monde purement mercantile, sans "signes" évidents de maturité, celui où l'on vit, où la société de consommation s'efforcerait de retarder indéfiniment le passage à l'âge adulte pour asseoir et garder le pouvoir le plus grand, le plus longtemps, sur l'individu ? Il y a, à ce propos des rites de passage, une crispation visible sur des coutumes tribales, régionales, ou musulmanes, car dans la mutation mondiale, le problème se pose partout.
 
La "rassurance" de la société de proximité et sa nécessité (l'exemple algérien)
 
Traditionnellement, le corps de l'autre, en dehors des possibilités sexuelles, n'est pas vécu comme dangereux. Contrairement à la société occidentale où l'on évoque les "rites d'évitement", le toucher n'est pas une intrusion (en dehors du sexe ou d'une intention masculine agressive). Le système du hammam, grand bain voûté où les femmes entre elles et les hommes entre eux se lavent, se perd et, avec lui, une relation au corps maternante, même chez les hommes. Se laver mutuellement, se masser, se délasser, régresser de façon contrôlée, tissait des liens d'affection, chassait la peur de l'autre. Abdelhak Serhane, Marocain, docteur en psychologie, y voit un terrain propice pour l'homosexualité, mais nous n'avons jamais, dans les bains algérois, côté femmes, constaté que cela soit présent, là plus qu'ailleurs. Cet auteur, qui nous livre avec "L'amour circoncis" une étude d'une rare honnêteté et d'un rare courage, approche, à notre humble avis, le vécu du bain avec des yeux devenus un peu occidentaux, ou bien le monde masculin du hammam est différent. Car il faut bien reconnaître au Maghreb que le toucher comporte une gamme de ressentis qui ne sont pas sexuels. Autrefois, au nord de l'Algérie, à la montagne, si un homme pénétrait dans la maison de son ami, toutes les femmes de la maison venaient lui souhaiter la bienvenue en l'embrassant quatre fois. A partir de là, il savait qu'il ne pourrait plus demander décemment en mariage "une femme qu'il avait embrassée". Les hommes étaient donc si discrets, non parce qu'ils ne pouvaient pas voir les femmes, "la maison", d'autrui, mais parce qu'ils ne voulaient pas restreindre le choix d'une demande en mariage. Les camarades d'université, les hommes et les femmes qui travaillent ensemble, s'embrassent, se tiennent par les épaules, se donnent le bras, s'envoient des claques sur les cuisses lorsqu'ils rient ou plaisantent, mangent ensemble en toute intimité sans que cela ne procède d'une invitation sexuelle.
 
Traditionnellement, on ne portait pas son regard et encore moins sa main sur la personne que l'on désirait ou avec qui l'on allait se marier. Cher les Touaregs, la "rigolade", le chahut, les jeux de mains peuvent se faire, doivent se faire, c'est poli, entre belles-sœurs et beaux-frères, mais pas entre fiancés ou époux. En règle générale, on ne "touche pas" lorsqu'on fait sa cour. Les nouveaux codes, qui viennent d'Occident, perturbent tellement le tacite et l'admis que plus personne ne s'y retrouve, au point que les conduites de ségrégation et de méfiance instaurées par l'extrémisme musulman servent maintenant de conduite. Nous notons que l'intégrisme interdit le hammam : d'après les textes consacrés ce serait "la demeure du diable ; nous notons que les gens se touchent de moins en moins et que, parallèlement, toutes les déviations, toutes les maltraitances, toute la misère sexuelle, grandissent. La situation est effrayante à qui connaît sa société.
 
Mais il n'y a pas qu'au hammam que le contact physique intervient. Au cimetière, lors d'une grande douleur, lorsqu'il y a maladie, lors des accouchements, les pressions et les enlacements ne sont pas rares, sans que rien de sexuel ne s'en mêle. Les enfants gardent un contact physique avec la mère, même devenus parents eux-mêmes. Les filles, même adultes, dorment avec leur mère, lors des visites au domicile parental. Les femmes dorment ensemble dès que le mari de l'une ou l'autre voyage. Les célibataires dorment entre sœurs, nièces, cousines, tantes, voisines, amies. C'est, ou plutôt c'était, de façon proche, un monde où la peau n'était pas honteuse. Les coutumes occidentales sont bien différentes, et lorsqu'on "débarque", il faut se surveiller constamment pour ne pas commettre d'impairs : on a le sentiment, durant quelques mois, que tout n'est qu'interdits. La communication est risquée, puis on s'habitue à cette froideur, on s'éteint peu à peu, on rit moins et l'on finit par trouver normal que les gens, dans le travail ou dans l'amitié, puissent vous accueillir sans sourire. On ne touche plus personne. Vivre seul finit par paraître normal. Dormir seules, sauf compagnon sexuel ou mari, devient la norme pour les femmes. On n'ose pas marcher en se tenant par la taille ni se donner la main de peur d'être prises pour des homosexuelles. On apprend à se surveiller constamment. Tout va bien mais la tristesse fatigue le corps.
 
La sexualité
 
La sexualité est vraiment le domaine où les ravages religieux se sont opérés avec un maximum de dégâts. Actuellement, le Monde Arabe est à très large majorité musulman, mais il faut avoir en tête que la ségrégation sexuelle, le partage du monde féminin en mères et putains, le port du voile, la notion de péché originel, l'infamie et la honte d'être femme, ne sont pas nés avec l'Islam. Actuellement, sauf intégrismes, les croyants des autres religions se libèrent peu à peu du carcan de l'indiscrétion des pouvoirs qui, par religion interposée, dirigent longue vue et microscope vers le fond des slips. Les gens qui adhèrent à l'Islam restent sous surveil-lance : Dieu, les anges ou les voisins, la famille, ont, à puissance égale dans le quotidien, un devoir de regard sur les pénis, les anus, les vagins et les clitoris. Ce sont les femmes qui en pâtissent les premières. Or, une société ne peut pas fonctionner en dichotomie : si les femmes ne s'épanouissent pas, les hommes aussi sont brimés. La sexualité appartient au groupe, à la tribu, à la famille, à la religion, au pays même ! A tout le monde, sauf à l'intéressé.
 
Avoir un corps est une peine, disent les jeunes, ce qui revient à dire qu'on ne vit pas. Les relations sexuelles qui se nouent entre gens de même sexe sont passagères et ne sont pas souvent marquées d'une homosexualité affirmée : ce sont des "dépan-nages" qui se font dans le silence, tant pour les hommes que pour les femmes. Un seul cas est pratiquement "admis " (mais il n'est pas à généraliser) : celui de l'homme marié qui couche avec des jeunes gens, s'il est "actif". Discrètement, on lui attribue une puissance sexuelle débordante, on l'admire presque et l'on méprise profondément ses victimes. L'homosexuel, le vrai, incapable de supporter une épouse, n'est pas admis par la coutume, et la loi religieuse peut le mettre à mort. Le monde des femmes garde un silence assourdissant sur ses pratiques homosexuelles, qui, curieusement, sont beaucoup moins répandues qu'on pourrait le croire. Les caresses sexuelles entre jeunes filles servent surtout à calmer un chagrin, à se consoler d'un examen raté, d'une contrainte insupportable. Elles peuvent calmer des femmes qui n'ont pas d'homme à la maison pour cause de travail à l'étranger ou de délaissement. Elles cessent spontanément dès que la relation à l'homme devient possible. Au moindre soupçon, les femmes peuvent être mises au ban de la société pour "tendances homosexuelles". Pour les hommes, de coutume, seuls les rôles "passifs" sont méprisés. La religion interdit tout, menace, terrorise : alors, tout se pratique, même la zoophilie dans les campagnes éloignées et trop pauvres. Et l'on se déteste, et l'on meurt de honte, de peur des gens, de l'enfer ! Bien que l'équilibre de ses habitants soit étonnant, en général, pour savoir résister aux circonstances de violence politique, aux invasions, à la pauvreté, le Maghreb connaît une sombre misère sexuelle : incestes, viols, suicides, meurtres… Dans les hôpitaux, il y a des services pour les "x", les femmes qui ne peuvent justifier une grossesse et abandonneront leurs enfants. On y trouve des gamines de dix ans, victimes d'inceste ou de leurs proches, si étroites que des césariennes sont pratiquées dans le sens de la largeur, des femmes de plus de cinquante ans, violées par leur propre petit-fils, et toute une gamme d'horreurs dont on ne parle jamais. Jamais. L'essentiel étant de ne pas nommer ce qui se passe. On trouve des fœtus ou des nouveaux-nés dans les poubelles. Ce qui importe, c'est le silence. On peut tout faire, pourvu qu'on nie. Le mensonge est social et obligé, et l'intention nie le fait. Alors que dernièrement et difficilement, l'Occident émerge et, peu à peu, déterre ses infamies, le Monde Arabe continue à pourrir de la gangrène du système "interdit-inavouable". Dans ce système, les prédateurs ont toujours raison, d'autant qu'ils savent comment opérer, ayant souvent eux-mêmes eu le rôle de victimes. Et ils savent que la victime a tort, ils l'ont éprouvé. C'est un monde qui fonctionne sur une base pourrie : "Ô vous, les croyants ! Vos épouses et vos enfants sont pour vous des ennemis ! Prenez garde ! " (Coran, sourate 64, "la Duperie réciproque"), et, effectivement, dans le quotidien, les grands mâles se sentent cernés par leurs descendants qui sont toujours "les fils des femmes". Rien, ni politiquement, ni économiquement, rien ne progressera tant que cette misère, cette pourriture du sexe et du silence ne sera pas nettoyée. Il s'agit peut-être d'une proposition réciproque : si la nature des pouvoirs et la pratique économique changeaient, la société trouverait la force (peut-être… L'exemple de l'Arabie Saoudite et autres pays riches introduit le doute, mais sont-ce des exemples valables ?) de se guérir ? Les courants intégristes musulmans aggravent la situation. Que croit-on ? Que le vice est une fatalité ? Que l'on naît zoophile ou pédéraste ?
 
Que l'on tue sa fille enceinte par plaisir ? Notre société est une société malade qui ne le reconnaîtra à aucun prix. La pression superstitieuse y est tellement forte qu'elle détruit les gens. Alors, les musulmans arabes en Occident ? Moins, beaucoup moins de pression (surtout du côté des hommes) grâce aux indigènes, mais pas de structures de pensée pour assimiler les actes posés. L'individu moyen ne fait pas bien la différence, quant à sa culpabilité, entre une prostituée, une rencontre sexuelle et un acte condamnable. Il y a une telle soupe dans la tête de certains musulmans, en pays "mécréant", qu'ils peuvent tomber malades à en mourir. Les célibataires d'origine paysanne, sans instruction, sont particulièrement fragiles. En général, le niveau intellectuel fait la différence, mais il arrive que même des gens très instruits sombrent dans la tristesse parce qu'une "faute" les mine. La ségrégation sexuelle entraîne la focalisation sur le sexe. Au pays, les jeunes gens commencent souvent leurs premières expériences avec une amie de leur mère ou de leur grand-mère, clandes-tinement. Comme par hasard, "personne ne voit rien". Cela limite les folies mais n'est pas lié au choix ou à l'amour. Les prostituées sont chères pour la majorité des garçons et le mariage est hors de prix. Mais le fait de commencer avec des prostituées constitue une mauvaise éducation sexuelle.
 
Quant aux filles, elles ne doivent pas avoir de désirs. Elles comprennent vite la leçon ; même mariées, elles sont à disposition mais ne témoignent d'aucun appétit, de peur de passer pour des putains. Il arrive que des femmes mariées ou des célibataires attardées "jouent" avec les sexes de jeunes adolescents, ceux qu'on ne considèrent pas encore "hommes" ; ce n'est pas du viol mais une intrusion parfois traumatisante pour le garçon. L'obligation de la virginité entraîne pour certaines des habitudes de sodomie systématique ou génère le commerce florissant de la virginité refaite chirurgicalement. Vouloir garder ces habitudes dans un pays où règne plus de liberté fait naître le conflit intérieur : là encore l'intégrisme trouve son terreau puisque capable de terroriser les filles qui se surveilleront elles-mêmes de façon bien plus efficace.
 
La maladie physique
 
Ici encore le terreau religieux organise les attitudes. C'est Dieu qui veut la maladie. Pourquoi la veut-il ? Il punit, il avertit, il ordonne une épreuve. Dès lors pourquoi lutter ? La médecine traditionnelle, empirique et psychologique, curieusement, ne s'inscrit pas dans cette croyance, et c'est pour cela qu'on la condamne souvent comme "sorcellerie". Cette "médecine" vient de plus loin que le dieu patriarcal. Il est frappant de voir des femmes entièrement voilées accepter de livrer leurs membres aux mains du "savant", se mettre nues si nécessaire pour recevoir des traitements de points de feu ou de manipulations physiques. Cette confiance étant beaucoup moins grande vis-à-vis du médecin formé à l'occidentale. Dans les milieux populaires, on cherche toujours une raison événementielle au début de la maladie. Le "courant d'air", entendez le milieu hostile ou la malveillance de quelqu'un qui vous met en mauvaise situation de recevoir ce "courant d'air", est privilégié. Le choc émotionnel ou la "mauvaise nourriture" sont des prétextes fréquents. Le malade perd l'admiration de sa société mais peut espérer être aidé et entouré. L'hôpital, vécu comme milieu étranger, suscite la visite et l'apport de "bonne nourriture", c'est-à-dire préparée dans une bonne intention. La prison ou la caserne déclenchent les même réflexes de visites et d'apports de nourriture car ce sont des lieux "étrangers", donc des lieux où les corps sont en péril. Il faut noter que longtemps, les gens du pays qui rendaient visite aux immigrés en Occident, apportaient de la nourriture à des gens qui n'en manquaient pas. Ils les chargeaient encore de nourriture avant le départ lorsque la visite avait lieu dans l'autre sens. Pour les premiers émigrés nord-africains, on récitait sur eux la prière des morts avant leur départ ; maintenant encore, l'émigration s'apparente, dans les soins apportés, à une maladie. La première des choses dont on se plaignait en arrivant en Europe autrefois, c'était de perdre ses cheveux et l'appétit. Les moyens de communication ont très sensiblement affaibli ces symptômes. Les maladies transmissibles sexuellement ne s'avouent pas : elles prospèrent tranquillement. De tous temps, et avant la civilisation occidentale, les médecins et la frange avertie de la population se sont désolés de l'attitude passive des peuples en cas de maladies contagieuses graves. Dans une mentalité générale où Dieu est responsable des épidémies comme des tremblements de terre, il n'y a pas à résister. C'est que régnait l'image d'un dieu qui peut haïr, détruire, anéantir à sa guise… La responsabilité par rapport à sa propre santé est une notion assez nouvelle, mais là il faut bien avouer que toutes les populations du monde n'en sont pas bien loin sur le sujet…
 
Pourtant, bien que croyant en Dieu, les Arabes subissent une détresse psychologique, une non-résistance à la détérioration qui ne peut se résumer à leur sentiment de fatalité, qui devrait, au contraire, leur accorder la sérénité. Des conditions de vie anormales pour les populations, la vue de minorités nanties et méprisantes, l'ancrage des dictateurs soutenus par les grandes puissances, l'exil pour certains, expliquent mieux la mauvaise santé physique, mentale, les symptômes caractériels dans lesquels se débattent les populations arabes.
 
La relation au sang
 
On ne consomme pas le sang des animaux que l'on soit juif ou musulman, les populations chrétiennes ne sont pas friandes non plus de charcuteries à base de sang. Le sang des règles est impur. On ne porte pas à la bouche le sang des blessures. Mêler le sang, par entailles volontaires ou sauvetage de transfusion, crée des liens symboliques familiaux, bien que la religion musulmane n'y voit rien de positif. Sauf pratique religieuse intégriste, on refuse rarement une transfusion qui peut sauver. Autrefois, il y a encore une cinquantaine d'années, au Maghreb, dans certaines tribus, la famille d'un meurtrier "qui avait fait couler le sang" devait fournir à la mère de la victime un autre fils qui se comportait alors comme un enfant du sang et que la mère apprenait à chérir après son deuil. C'est ainsi que souvent, le frère de l'assassin devenait le frère du frère de la victime. Si les Américains des USA comprenaient que le sang qui coule d'un homme coule de la population tout entière à laquelle cet homme appartient, ils sauraient comment arrêter le terrorisme des autres, à défaut d'arrêter leurs propres pratiques terroristes.
 
La relation au lait
 
Le lait maternel est créateur de liens familiaux, à tel point que le Coran reconnaît les frères et sœurs de lait au même titre que les utérins, et que le mariage entre eux, impossible, est considéré comme inceste. On croyait autrefois qu'une femme qui avait fait gicler son lait sur un scorpion ou un serpent, faisait de ses enfants les frères et sœurs de ces espèces qui ne seraient alors pas dangereuses pour la descendance. L'animal domestique qui prenait le relais de la mère pour nourrir un enfant, n'était pas abattu, il était respecté par la famille. On allaitait longtemps, dans le Monde Arabe. Les citadines prenaient des nourrices à la campagne pour que leurs enfants soient plus forts. Encore aujourd'hui, dans les mentalités, en écoutant attentivement des personnes peu instruites, en écoutant aussi beaucoup de récits de rêves, le fait que le lait des bébés, en boîte le plus souvent, soit anonyme, travaille dans un sens négatif. L'enfant est intérieurement accusé d'être sous l'influence de la société qui a fourni ce lait sans origines distinctes. On lui a donné ce lait, il n'y est pour rien le pauvre bambin, mais cela suscite un ressentiment maternel. Je garde en tête une scène de ménage où la jeune paysanne, blessée de sa solitude dans une grande ville, s'adressait à son mari en ces termes : "J'ai même perdu mon lait de chagrin, et ton docteur m'a donné pour lui (le bébé) le lait des vaches des putains qui va pourrir son cœur, l'éloigner de moi, comme ces chiennes t'éloignent de moi !". L'un des arguments posés par les intégristes pour argumenter de la "liberté" féminine en Islam, c'est de dire qu'une femme peut refuser d'allaiter son enfant… Il ne doit pas exister beaucoup de femmes maghrébines qui n'aient envie de donner un meilleur départ dans la vie à leur bébé si elles ont du lait… Mais lorsque cela arrive, ce n'est pas la loi religieuse qui condamne : c'est le fiel des femmes de la famille et des voisines ! Quel étrange privilège !
 
Les mères qui ont donné la vie et le lait n'ont pas souvent une vie heureuse. Le chantage affectif comme dispositif de survie est une attitude des plus courantes. Une épouse ne peut rien contre une belle-mère dépressive qui manipule son entourage à grands coups de maladies graves (souvent réelles). Autant la maladie est vécue pudiquement dans la majorité des cas (on ne raconte pas ses opérations, on ne s'étend pas trop sur les traitements), autant la maladie du chantage affectif peut aller jusqu'à réunir la famille en pleine nuit parce qu'on se sent mourir. Le "Tu as bu mon lait" reste sans appel.
 
La pudeur physique (traditions, foulards et grands caleçons !)
 
La pudeur chez les Arabes vaut pour toutes les religions, mais plus on va vers l'Orient, plus elle s'accentue, plus on va vers l'Afrique, plus elle diminue, du moins entre gens de même sexe. Je ferai référence ici aux notions développées dans un précédent article sur le voile, où je situe dans un passé très lointain le germe de ce geste de dérober le corps à la vue des autres, et même à sa propre vue, dans un souci "d'humaniser", de retrancher de l'animalité qui fait horreur, des parties de soi-même qu'on veut idéaliser, diviniser. On veut oublier le mammifère, croire qu'un geste "surnaturel" nous a créé. Plus prosaïquement, on cherche à épargner à autrui la vision et les odeurs qui marquent notre appartenance physique au règne animal. Descendants de ceux qui créèrent l'abstraction, qui émergèrent par le signe, la négation, la création, l'Arabe met, de façon certaine, l'Homme au centre de l'univers : il l'appelle dieu et se sent fait à son image dans une mise en abyme infinie qui devient un univers carcéral cosmique.
 
La relation aux aliments
 
Il y a un grand respect pour la nourriture. Manger avec les doigts ou une cuillère en bois marquait une volonté de ne pas faire violence à l'aliment par le contact avec le métal, vécu comme coupant, piquant ou agressif. C'était éviter aussi l'outil de la violence entre convives. Les vieilles morales religieuses s'opposent encore à l'acte de jeter la nourriture. Lorsqu'on trouve du pain au sol, on l'embrasse et on le place plus haut que la ceinture (ce qui a pour effet de le laisser pourrir seulement un peu plus haut car, dans la cité, les animaux domestiques chargés du recyclage ne font pas partie du paysage). Quelle que soit la religion, il y a une sacralité de la matière nutritive. Le déplacement a fréquemment bouleversé cette pratique ; lorsque la coutume s'effrite, il semble difficile d'y substituer la raison, du moins pour la frange des exploités qui voient dans le gâchis une façon de montrer qu'ils ont suffisamment à manger. Chaque nourriture possède son code, on cueille la figue avant l'aurore, la salade avant la nuit… Il faut attendre d'être réunis pour se mettre à manger, pour "rompre le pain". En Occident, le toucher des aliments, la proximité physique du repas, tout est bouleversé par une quantité incroyable d'objets, des assiettes individuelles, des chaises, des couteaux, des fourchettes… Le modèle envahit les mœurs arabes, et les émigrés font figure de professeurs. Pour la tendresse et la digestion, pour la saveur et l'attention accordée à ce qui entre par la bouche : dommage.
 
La relation aux drogues et aux médicaments
 
Jusque dans le traitement herboriste ou chimique, il y a la volonté divine qui s'interpose. Parfois, dans les milieux populaires, payer le médecin et avoir une ordonnance semble plus important que prendre le traitement. Pourtant, la tendresse familiale fait que chacun veille sur la santé du proche. Le médicament est plus ancien que les religions dans le Monde Arabe, le médecin occupe une place respectée. Au Maghreb, les femmes étaient spécialisées dans l'élaboration des médications ; souvent le rôle était tenu par l'accoucheuse du village. La consommation des drogues en tant que telles est un phénomène très nouveau : dans certains lieux, la drogue a permis à des pouvoirs iniques de tenir. Par contre, ce qui se faisait, traditionnellement, c'était de faire passer une pipe un soir de musique et de convivialité. On ne fumait qu'après le travail. Dans certaines régions, cela se faisait en famille ; les grandes personnes prenaient une ou deux bouffées, (hommes et femmes adultes), comme on prend un thé ou un café, et la dépendance n'était pas plus grande. Les femmes des cités fumaient du tabac depuis que l'Occident avait rendu l'importation facile, et les femmes âgées des campagnes prisaient le tabac. Les Maghrébins, comme tous les Arabes, adoraient le vin, et ce fut une dure tâche pour les musulmans que d'éliminer cette consommation. En fait, elle ne disparut pas mais devint masculine, clandestine, dure, exagérée dans certains cas. Aujourd'hui, au Maghreb, il reste peu de connaisseurs de vin ; la bière de mauvaise qualité, les alcools à bon marché ne visent que l'altération de la conscience, suivie souvent d'un grave remord qui jette l'alcoolique vers l'intégrisme religieux, pour le voir retomber dans sa déchéance, puis revenir à l'interdit, dans une succession infernale où il finit souvent par garder le pire des deux : la violence fanatique et la violence alcoolique. Encore une fois, lorsque l'interdit est sacré, la vie dans un milieu où le produit est licite pose problème car c'est seulement la peur de l'enfer et non le respect de soi et des autres qui décide de la consommation… et l'envie de se perdre est grande…
 
La fonction du rêve et son code par rapport au corps
 
Il y a de grandes lignes, connues au Maghreb, pour l'interprétation des rêves en ce qui concerne le corps : les cheveux qui changent de couleur et deviennent plus sombres ne sont pas un bon signe, il faut s'attendre à de la douleur. Les dents qui tombent sont censées prévenir d'un décès. L'homme de peau noire, parce qu'une vieille et horrible tradition oubliée l'associe à la richesse d'une maison, à la valeur de l'esclavage, au bien-être, devient donc négatif dans le rêve, annonciateur d'un piège, d'une mauvaise foi, alors que l'étranger blanc, en particulier l'Occidental, parce qu'il représente la peur, le non-respect de la parole donnée, la cruauté sans pitié, l'invasion, dans l'imaginaire collectif, est donc un très bon présage dans le rêve. Le maquillage, le henné, la teinture, sont toujours de très mauvais signes lorsque le dormeur s'en voit paré. Le lavage, agréable et bon pour la santé dans le monde éveillé, devient alerte à la maladie dans les rêves. Accoucher d'un fils dans le rêve, c'est voir arriver un énorme problème. Lorsqu'il s'agit d'une fille, on sait que le problème sera moins difficile. Mourir ou tomber malade est excellent. La couleur blanche associée au corps est signe de folie ou de mort. Se rêver nu indique la trahison d'un proche et pour une femme que son mari la trompe, va divorcer, ne l'aime plus. Couvrir ses pieds, acheter des chaussures neuves disent le mariage ou la rencontre amoureuse proches. Recevoir des vêtements neufs est très positif. Manger des fruits offerts par sa belle-famille annonce le divorce. Manger du couscous annonce une mort prochaine pour quelqu'un de notre entourage. Manger des fruits à noyaux, surtout des dattes, annonce un crime ou un massacre ; celui qui refuse de manger cela en rêve sera épargné. Plus l'animal est sauvage et dangereux dans le rêve, meilleur est le présage. Le jeûne est souvent visionné sous l'aspect d'un dragon, d'un serpent à poils se mouvant dans une mare ou un marécage, il vient chercher les jours manquants à la pratique sacrée. Ces quelques exemples n'étant cités qu'à titre d'indication. Un très vieille dame tunisienne expliquait que le rêve était comme les matières fécales : il est le déchet des choses vraies et utiles. Comme les selles renseignent sur le fonctionnement des organes et l'état de santé général, les rêves renseignent sur ce que la personne décode de son entourage, de sa propre image, de sa propre vie, plus loin que ce qu'elle croit savoir. Exprimé en arabe dialectal par une personne qui ne savait rien du subconscient, la leçon était de taille.
 
La peur du plaisir, la peur du bonheur
 
C'est terrible pour des populations qui ont la gaieté et l'envie de rire, de danser, chevillées au corps : tant de misères font que nous craignons le rire comme devant être suivi d'un malheur. Les peuples arabes glissent dans un gouffre de tristesse où toute émotion positive est contrôlée, banalisée, effacée, de peur d'attirer son contraire. Même les cris de joie sont retenus au fond des gorges. Ce que des millénaires d'adversité n'avaient pas éteint, notre temps l'étouffe. Une joie de vivre, une culture, nous quittent. La principale leçon occidentale, c'est bien l'apprentissage du désespoir. Quant au bonheur, nous sommes semblables aux autres : " Tout, mais pas ça !". La chose mérite plus qu'un paragraphe, plus qu'un chapitre, plus que l'évocation d'une école philosophique. Le plus grand symptôme de renoncement à vivre son corps, ce sont les courants intégristes. Le brouillage de l'éthique, l'ancrage à un intégrisme musulman d'inspiration chrétienne protestante intégriste qui amène l'obsession, la haine du corps, une fixation pathologique sur le code fantasmé, en disent long sur la santé physique et mentale des populations arabes. De même que le christianisme s'est transformé en quittant l'Orient, de même que les sociétés juives ont durci en Occident, de même la religion musulmane change en allant vers le soleil couchant. Dans la mesure où une religion est un ensemble de pratiques contraignant les corps et les esprits au service d'une forme de pouvoir, les Arabes sont bien livrés, dans leur majorité, à la loi du plus fort. Mais l'expression des corps est difficile à étouffer. L'envie de vivre peut réapparaître sous des formes inconnues, et nous en sommes toujours aux questions… La joie, dans nos pays d'origine, se conçoit-t-elle privée d'expressions culturelles ? Aurons-nous toujours la peau chaude, la tendresse à fleur de lèvres et le rire en gerbes au bout de quatre ou cinq générations en Occident ? Quels corps, quels sourires, quel humour, seront ceux d'après nous ? Chairs de nos chairs, puissiez-vous vivre libres et avoir su cueillir la gloire de chaque société, la victoire de chaque culture et le scintillement de l'Histoire !
 
Qui a dit "Amin" ?