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Raï : deux ou trois choses que je sais de lui
 par Hawa Djabali

Quand débuta-t-il vraiment ? A partir de quand ce chant bédouin entra-t-il dans les quartiers pauvres des villes de l'Ouest algérien ? En tous les cas, les premiers "groupes "en tant que tels apparaissent dès les années 30 du siècle passé. Au départ, il y avait la musique et le chant bédouins, le "Melhoun", et plus précisément celui des steppes de l'Ouest algérien, puis il perdit les instruments de la steppe, la gasba et le guellal, déserta les poèmes de "haute facture", dévia de la simplicité de la phrase musicale. L'histoire du Raï se passe dans l'Ouest de l'Algérie.
Mekki Nounah témoignait, lors d'une table ronde organisée à Alger en 1985 :
"Le Raï, nous l'avons commencé en 1938 quand Ahmed Berraouane a, pour la première fois, utilisé un violon qui n'avait qu'une seule corde. Il avait alors chanté un poème de Boutbal qui disait
"Ha Rayi Nakkart bïa ya dhalem
Cheffit el Hasdine bïa bel'ani"
Entre 1942 et 1945, Berraouane forma un trio avec Benyamina l'aveugle et Herrandou. Ils étaient accompagnés par une chorale qui reprenait le refrain :
"Ha er - Raï, ha er - Raï !"
Cette chorale mettait beaucoup d'ambiance".
 
Voilà, c'est à cette chorale, à ce vers, à ce chanteur, Ahmed Berraouane, que le genre doit son nom.
Que se passait-il donc qui vienne grignoter la belle mélopée bédouine ? Les Algériens prolétaires, colonisés, changeaient d'imaginaire. En Oranie, comme ailleurs, il n'y avait plus de chevaux pur-sang accessibles aux enfants des tribus, les hauts lieux du désert n'évoquaient plus grand-chose, les palanquins, la tente nomade, l'indicible beauté des femmes qui marchaient librement, se battaient à l'occasion, chevauchaient sous des vêtements d'hommes, tout cela se heurtait à la pauvreté, à la touffeur, à la méfiance et à la "perdition" des quartiers citadins. Les lions, les panthères, les autruches, les lévriers qui avaient été le quotidien de leurs grands-parents avaient disparu et tout ce qui était à l'origine du poème ancien, en fait de parfums, de bruits caractéristiques, de légendes et de mythes, ne parlaient plus à ceux qui vivaient depuis une centaine d'années l'humiliation française.
Une autre parole, correspondant à une autre réalité, s'imposa : celle des ouvriers agricoles dans les domaines des colons.
On a parfois comparé, pour le contenu, le Raï algérien au chant des esclaves noirs aux Etats-Unis d'Amérique. Il y a effectivement une condition qui les rapproche : lorsque vous travaillez sous la badine ou le fouet d'un contremaître, il n'est pas question de parler, mais, si cela ne ralentit pas le travail, le contremaître vous laisse chanter. Ainsi s'est développé un mode de communication où s'exprimaient la fatigue, les chagrins d'amour (quand ça va, l'amour, on n'en parle pas, de peur de l'envie des autres), les critiques contre l'envahisseur, par métaphores, par allusions. Le langage était âpre, blasphématoire, déchiré.
A la fin des années soixante, après le coup d'Etat du colonel Boumédienne, dans les autocars épuisés, brinquebalants, qui sillonnaient les bouts de routes et les pistes entre Mascara, Oran, Sidi-Bel-Abbès, Tlemcen, Mostaganem, souvent un chant jaillissait, de quelque voix masculine âgée, souvent cassée, vibrante. Quelques souvenirs surgissent de cette mémoire orale, de ces improvisations jamais posées, jamais réitérées, soupirs violents et fugitifs, entre les poules liées aux pattes, l'agneau, la botte d'oignons, les herbes odorantes, l'armoise verte, les navets, la sueur, la poussière. Lorsque ça bouillait trop à l'intérieur, l'homme se levait, sans protocole et jetait puissamment sa peine, d'autant qu'il la savait partagée et que l'autocar permettait de voir si on n'était bien "entre soi":
(De ces quelques mots rescapés, la traduction sera maladroite, mais fidèle)
Ha Raï, presque on touchait (on attrapait) la Liberté !
Nom de Dieu, ce qu'on l'aurait aimée !
La liberté dans nos rêves, la liberté dans la peau
Comme une femme, putain, comme une femme !
Ha Raï !
 
Ha Raï, on s'est fait baiser
Le cafard, le sidi du galon (galon en français)
… (Le reste se perd, imprécis dans la mémoire)
 
Les autres passagers marquaient le rythme sur tout ce qui leur tombait sous la main, ils reprenaient le "Ha Raï !", hommes et femmes, ce qui était plus que surprenant car il s'agissait de paysannes, de femmes d'ouvriers agricoles, donc "de femmes honnêtes". En fait, depuis les années cinquante, professionnellement parlant, c'était les femmes "pas honnêtes" qui avaient pris le relais du genre : en gros, la poésie bédouine, religieuse ou profane, restait aux hommes (cheikh el Madani, cheikh Hamada, cheikh El Khaldi, etc.) tandis que le Raï était repris par les femmes, les "cheikhates".
C'est à elles qu'on doit le Raï qui s'est imposé, profondément, jusqu'aux années septante. Elles animaient les mariages, mais du côté des hommes ! Ahmed Ben-Naoum signe une description d'elles comme un portrait sans retouche :
"Une cheikha connote l'erreur institutionnalisée. C'est une anti-femme. Elle n'a pas de patronyme connu. Elle n'est fille ni sœur, ni cousine, ni tante de personne. Un prénom, un sobriquet, une particule sous forme de lieu d'exercice suffit à son identification sociale.Son identité réelle, c'est sa fiche à la police des mœurs : Habiba El Abbassia, Bakhta, Rahma El Abbassia, et la plus célèbre, la dame de l'ancien Raï, son emblème : Rimiti El Ghilizania. Un sobriquet - Rimiti -, une ville d'adoption - Relizane(1).
Les cheikhates ne chantaient pas seulement le vin, il chantait en elles.
… Ecouter Rimiti : c'est accepter de chavirer dans l'ivresse de l'interdit. Les mots vous éclaboussent de gros rouge ; ils rythment l'irruption du désir et la voix chaude, rauque, cassée, jamais anodine, jamais policée, défonce les cordes sans jamais y toucher. La voix devient "bendir "ou "guella "caressante, puis railleuse, puis orgasmique…You-you prolongé en gémissements.
Musique noctambule, personnalisée, elle broie la vieille métaphore… Rimiti ne chante pas la jouvencelle ou l'éphèbe de palais, elle ne sait rien de l'archétype de la beauté nomade. Elle parle d'un lieu clos : le bar ; d'un corps ouvert : celui de l'amant, celui de l'aimée :
"Mets ta main entre mes seins, refroidis la fièvre qui me dévore"
ou encore
"Je te donnerai à boire le miel de mes dents de sagesse".
 
Vulgaire Rimiti, vulgaires les cheikhates ? Oui, sans doute, mais Ben-Naoum continue :
"Et le poète andalou, est-il vulgaire quand il chante : "Elle s'est dressée, remplissant mon verre de boisson enivrante. De tous côtés j'embrasse et je bois, j'embrasse son sein, je bois sa salive et je mordille ses joues"(2) ?
 
… Rimiti, c'est comme le théâtre antique : il n'y a pas de spectateurs, tout le monde joue.
Rimiti, mais plus encore le Raï des années 70 et 80, n'existent que noyés dans la foule des corps en vibration, au mariage qui est célébré ou au cabaret dont la scène est toujours envahie, et envahie en fonction de la règle de la fête. Musique de paysans déracinés, elle puise dans le vécu de ces derniers les éléments qui leur renvoient leur image séculaire. C'est une lecture directe de la quotidienneté à Relizane, Sidi Bel-Abbès, Oran, Aït-Temouchent ou Mascara. La société s'entend chanter… Une langue coup de feu, un miroir ébréché, sans cadre ; aucun mépris de soi.
 
Pierre Rossi, dans La cité d'Isis. Histoire vraie des Arabes(3), écrivait : "… Dans la fête arabe contemporaine, il n'y a pas les acteurs d'un côté et les spectateurs de l'autre ; tout le monde est acteur. La fête est une manifestation de sentiments partagés. Elle n'est pas un spectacle payant. La fête arabe, comme le théâtre grec classique, ne représente pas, elle célèbre ; elle ne divertit pas, elle engage ; elle n'immobilise pas, elle mobilise".
 
Le temps des cheikhates ne va pas durer : il correspondait au temps qui fut comme une grande respiration pour le peuple algérien. Le temps de l'indépendance nationale, le temps où les voiles se sont abaissés, le temps des écoles pour tous, du prix des livres soutenu, le temps de croire dans une naïveté délirante que les grandes puissances qui reconnaissaient l'Algérie officiellement "libre" allaient renoncer à son pétrole, à sa position stratégique, etc., etc. D'autres forces étaient déjà à l'œuvre. L'Algérie, irrespectueuse, riait publiquement de ses tyrans ; qu'à cela ne tienne, aux grands maux les grands remèdes : on est allé chercher le "bon Dieu" pour anéantir cette vitalité, ce peuple trop remuant. L'intégrisme musulman est donc mis en place avec une stricte méthode et la complicité des dirigeants qui donnent pour prétexte "l'équilibre" nécessaire pour contrer les communistes. De même que les hommes du Raï s'étaient tus pendant la guerre de libération, occupés à bien autre chose, laissant leur place aux putains pleines de talent, de même, vaincues par le fascisme qui monte sur toile de piété, celles-ci vont se taire ou ne plus occuper qu'un fond de scène.
 
Ecoutons de nouveau Ben-Naoum, rapportant la table ronde de '85 :
"Au moment où s'épuisent le cheikhates, où la flûte devient inaudible à des oreilles assourdies par le disco dont les échos traversent la Méditerranée, surgissent la trompette et le saxophone de Bellemou, musicien de fanfare municipale. Les cuivres de Bellemou conquièrent l'espace acoustique de la ville, du mariage et du cabaret relayés par la démographie galopante de la cassette. Le Pop-Raï mobilise les jeunes, emplit les stades. Bellemou accompagne la conquête de la scène sociale par les jeunes qui découvrent ce qu'ils cherchaient depuis longtemps de manière confuse : une identité musicale, une langue qui s'entend, une parole qui dit leur misère sexuelle et qui porte l'intensité de leur présence, des rythmes qui électrisent le corps que l'institution fige dans l'évanescence des musiques minablement professorales".
 
Il faut ajouter que les jeunes en question sont, dans les très grands rassemblements des années quatre-vingt, des mâles et de très rares "filles perdues" accompagnées par des durs pour ne pas se faire violer (du moins pas gratuitement). Zaïa Yahi, l'animatrice de la chaîne trois algérienne, est là, avec son magnétophone, son vieux gros "nagra" qui lui écrase les épaules (bien que réduit de quinze à sept kilos), elle ne peut pas prendre le risque de le poser au sol, elle danse avec ! Elle prend les pulsations d'une génération explosée par le nombre et le désarroi, elle prend la température d'une créativité, éternellement écrasée.
Il faut aussi remarquer qu'en fait de "musiques professorales" évoquées par Ben-Naoum, il n'y a plus rien en Algérie, et que même le festival de musique andalouse de 1967 était déjà d'une pauvreté d'exécution à faire pleurer.
 
Le chant "chaâbi", poèmes très populaires, en langue familière, de grande tradition, s'essouffle lui aussi parce que les finesses de la langue dialectale périssent. Curieusement, pour ne pas dire par stratégie politique crasseuse, au moment où les jeunes ont accès aux écoles, ils ne sont plus à même de comprendre ni l'arabe moderne, ni le dialecte arabe algérien dans ses subtilités, ni le berbère ni le français : il leur faut des onomatopées, des phrases sans trop d'adjectifs, avec des verbes minima et des sujets et des compléments repérables d'emblée.
 
Grâce à la cassette audio, le Raï envahit la famille et, dans les fêtes, les femmes le dansent. Pour dire vrai, elles ne dansent plus que ça.
Mekki Nounah : "J'ai vu de vénérables Houdjadj(4) au festival du Raï à Oran. Ils disaient : "Ce festival salit la réputation de notre ville. "Ils ont condamné le Raï et son festival. Hé bien, au troisième jour du festival, ces vieillards dansaient. Ils ne dansaient pas seulement, ils sautaient ".
Que se passait-il entre temps au niveau des médias ? Les musiciens installés dans leurs postes et leurs salaires faisaient évidemment barrage. Il n'y avait pas de censure au sens propre du terme, il y avait une stricte autocensure de chaque employé, de chaque responsable. Les dirigeants de la radio et de la télévision avaient horreur des créations, ils préféraient le ronron que plus personne n'écoutait ou les musiques et films qui arrivaient en boîtes de l'étranger et qui faisaient, suivant leur propre expression, "moins de désordre". Les journalistes, à deux ou trois exceptions près, ne se sentaient pas concernés. Seule la chaîne internationale, dite chaîne trois, avait saisi le mors aux dents : une jeune femme appelée Zaïa Yahi, férue de musique populaire du monde entier, avec un animateur, Mohamed Ali Alalou, et un réalisateur, Aziz Smati, entourés de quelques animateurs et techniciens, lancèrent ouvertement le Raï sur les ondes. On peut dire que c'est la chaîne trois algérienne qui révéla le Raï hors frontières. Non seulement le genre fut accueilli chez les voisins, mais il passa la Méditerranée. Pourtant, à l'époque, il n'y avait pas d'argent, pas d'enregistrements valables. Professionnellement, il ne tenait pas la route, ses arrangements étaient naïfs : il a occupé l'espace musical que la stérilisation ambiante avait laissé vide, désert. L'initiative de promouvoir les différents genres musicaux se heurte soit à l'indifférence, soit à l'irresponsabilité bureaucratique, soit à l'esprit "amorphe" qui s'installe dans ce pays sciemment privé de ses cultures. Il y a aussi la bigoterie, l'hypocrisie religieuse d'une société qui produit en séries des prostituées, des pédophiles, des enfants tués à la naissance, des viols à n'en plus compter, des incestes, un pays qui s'enfonce dans un sombre désespoir, sans eau, sans travail, sans demeure, sans culture, et cette hypocrisie-là, lorsqu'elle entend "Rebbak nebghik ! "(je t'aime - je te veux - nom de dieu !") dans une chanson, elle hurle au scandale.
 
Les universitaires, arabophones ou francophones, ont abandonné la musique. Les intellectuels n'ont pas défendu le droit à la création, ils ont essayé de survivre. Le chant bédouin, l'andalou, le haouzi, le chaâbi, ne bénéficient d'aucune promotion.
Enferrés dans ces contraintes, les créateurs deviennent incapables de s'améliorer ; ils "font" les mariages et les cabarets. Comment composer, rayonner, exporter, comment devenir talentueux alors qu'il n'y a pas de studios d'enregistrement dignes de ce nom, que les professeurs de musique ne sont plus bons ou très chers, que les instruments de musique ne sont plus fabriqués au pays ? On raconte qu'un chanteur de Raï à qui, par miracle, une commune avait accordé un local de répétition, l'avait transformé en logement parce que, marié, il vivait encore chez ses parents qui vivaient encore chez les leurs, etc., etc.
 
En '85, Safy Boutella, compositeur de jazz-rock algérien, déclarait tout net : "On ne veut pas prendre le risque de faire confiance aux enfants du pays ; c'est vrai de la musique comme de l'architecture et du reste. Le Raï est universel. On défendra le Raï quand on défendra nos gosses. J'aime le Raï parce que j'aime mon gosse".
 
La monnaie algérienne n'a pas de valeur en devises ; d'ailleurs la plupart des algériens n'arrivent même pas aux consulats, un système très au point fait que pour obtenir un passeport on met entre six mois et six ans (suivant les tendances politiques, la force des "pistons" etc., etc.). Après le passeport, la quête du visa ressemble à l'épreuve mythique où, pour sauver son père, une fille devait remplir une outre avec une passoire. C'est l'époque où Khaled chante "donnez-moi mes papiers" et "Ça va, ça va, ça va bien". C'est le Khaled des premières bonnes chansons, pas très au point techniquement, mais sincères, belles parce que très vraies : touchantes, complètement dans l'esprit du Raï.
Cette génération n'invente rien de nouveau, mais elle va oser enregistrer la nécrose générale sur des airs endiablés : de tout temps, les Algériens ont ri de leurs malheurs, ironisé sur les pouvoirs, dansé sur leurs propres cendres. Une force et une faiblesse immenses. Le Raï n'est pas du tout révolutionnaire, c'est pourquoi les gouvernements n'ont que mollement résisté. Le Raï reste ce qu'il fut : une plainte, un chant d'opprimé, un rythme qui vous prend, vous fait transpirer, vous aide à passer une nuit, à oublier, quelques heures durant, le naufrage.
 
Viendra plus tard, la dernière décennie du siècle, le temps du meurtre, des interdictions s'enfantant les unes les autres. Dans la débandade, les compositeurs, les chanteurs s'installent en Europe, en France souvent. La technique s'améliore, l'inspiration tourne à la datte aigre, le fameux "métissage", si nécessaire pour se faire reconnaître en Europe, si cher aux adeptes de la "médiocrité pour tous", va achever la destruction : le Raï bien policé, devient enfin "correct "et commercialisable à très grande échelle. Il ne reste presque plus rien du cri, de l'émotion, de sa tradition, mais l'Occident et une nouvelle génération de Maghrébins sans points de repères, sans aucune notion de ce qui existait avant eux, dedans et dehors du pays, adorent.
 
Le Raï est né d'une destruction, d'une déstructuration, d'une souffrance… Il s'est changé, bien des fois ; son esprit peut survivre, ou renaître, se transformer ? Qui sait ? Les femmes le reprendront peut-être ? Des femmes qui oseront dire que la supposée poésie de la pute est un sacré calmant pour mec endommagé, qu'elles n'en peuvent plus qu'on les "shoote" du hidjab au bordel, du bordel au hidjab, direct, sans arrêts, sans escales… Qui sait, Khaled et consorts prennent du ventre, mais l'Algérie a besoin de hurler l'injustice de ses macs…
 
Un soir d'hiver '88, à Oran, une jeune femme avait réuni ses amies pour l'adieu. Elle se leva soudain, s'appuya à la colonnette du salon et, sans qu'elle l'eût préparé, sans instruments, avec une voix médiocre, elle chanta. Ce n'était rien d'autre que cela, une voix, nue, seule, rejointe par le rythme marqué sur les meubles et le plateau de cuivre, par la chorale spontanée des jeunes femmes… Ce n'était rien que ça, les premiers spasmes, les premiers vomissements d'un pays violé par les intérêts des grandes puissances qui allait accoucher de sa propre horreur. Les exilés ressemblaient déjà à des jets de bile. La fille, en pantalons noirs, de sa voix fêlée chantait :
 
"Ha Raï, l'exil est beau comme un laurier rose(5)
Si tu rasais ta barbe(6), mes baisers comme un torrent sur les poils de ton ventre
Ne fais pas l'hypocrite, y'a pas d'eau, pas de rasoir
Le savon est au marché noir,
Si tu m'aimais pourtant, tu laisserais ta barbe à la mosquée
Je pense à ta peau, rasée, douce
L'avion s'envole, c'est foutu
Ha Raï, nom de dieu ! je t'aime !"(7).
 
Elle ne laissait pas son chagrin la mordre ; elle chantait, moitié rieuse, moitié héroïque et toutes ses amies, les larmes aux yeux pour fêter son départ, le merveilleux visa enfin obtenu, reprenaient le refrain : "Si tu pouvais raser ta barbe ! Ha er-Raï !"(8).
 
 
 
(1) Rimiti vient du français : "remettez !", c'est-à-dire "versez encore du vin dans mon verre".
(2) Mouvement Insaraf Gharib ; communiqué par Nourredine Saoudi, chanteur et chef d'orchestre de musique andalouse. Préhistorien au CNEH Alger.
(3) Nouvelles éditions latines, Paris, 1976, p. 87.
(4) Qui ont accompli leur pèlerinage à La Mecque. En principe, ayant été essuyer leur péchés sur la Pierre Noire, ils sont censés éviter d'en accumuler de nouveaux.
(5) Defla, le laurier-rose, est connu pour empoisonner les dromadaires et les chevaux. Tout point d'eau qui s'en orne est un lieu du diable.
(6) Sous-entendu : si ce pays reprenait du bon sens et la laïcité inscrite dans sa Constitution.
(7) Chanté par une anonyme d'Oran, une fille de trente ans qui s'exila, fin 1988.
(8) Avec toute l'ambiguïté du sens : les hommes le prenant pour un acte de dévirilisation et les femmes faisant référence à l'intégrisme montant. En 1988, la tension était déjà extrême en Algérie.